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Kuzco l’empereur mégalo, ou De la métamorphose des privilèges

Posté par Nathanael 25 mai 2019 0 commentaire

Je ne suis pas ce qu’on pourrait appeler un fan de Disney, mais aujourd’hui, je vais faire une exception et vous parler de The Emperor’s New Groove (ou Kuzco, l’empereur mégalo en français, ou encore Un empereur nouveau genre au Québec), sorti en 2000. Un dessin animé drôle, touchant, assez léger et au narratif intéressant, et – bien que je ne m’en sois rendu compte qu’il y a une semaine – une métaphore fascinante, dont j’aimerais vous faire part. Attention, spoilers !

Kuzco est un empereur incroyablement gâté : enfant, alors qu’il serre si fort une poupée que la tête de celle-ci explose, il se met à pleurer, et aussitôt huit poupées identiques lui sont proposées ; alors qu’il marche dans son palais, il refuse de prendre le tournant d’un couloir, et aussitôt une équipe de constructeurs apparaît pour créer une porte là où il y avait un mur ; il fait un point d’honneur à démontrer que tout le monde lui obéit à un claquement de doigt. En plus d’être gâté, il se montre très imbu de lui-même, très narcissique : il se décrit comme « pas n’importe quel être humain », mais comme « une riche, puissante boule de charisme », comme « l’homme le plus sympa du monde ». Finalement, il s’avère intrinsèquement égoïste et dépourvu d’une once d’empathie, mais j’y reviendrai.

Kuzco invite au palais un paysan, Pacha – dont le thème à la clarinette ne trahit pas l’aspect bonhomme, sympathique, amical qui semble émaner de lui. Il a l’air innocent, un peu perdu dans cette grande ville, mais intrinsèquement bienveillant, poli et serviable. L’empereur souhaite le voir pour lui demander l’orientation idéale du soleil sur la colline de Pacha, dans son village, afin d’y construire sa résidence d’été, Kuzcotopia – expatriant ainsi tout le village. A la question de Pacha, « où allons-nous habiter ? », Kuzco répond méchamment « j’sais pas jm’en fous ». 

Incroyablement gâté, très narcissique, intrinsèquement égoïste et dépourvu d’une once d’empathie … Voilà un tableau pas très flatteur. Il semble complètement ignorant du fait que ses provocations gratuites puissent s’avérer dangereuses et aux conséquences désastreuses pour lui, et pour cause : il est immensément privilégié. C’est ce que montrent les quelques scènes d’introduction : dès qu’il souhaite quelque chose, une équipe arrive et lui fournit sans broncher. Dès que quelqu’un le frustre, même pour une broutille (telle qu’interrompre l’empereur lors de son moonwalk), il se fait jeter du palais. Personne, probablement, ne l’a jamais contredit (ou au moins pas deux fois de suite), et il n’a jamais appris les conséquences de ses actions.

Bon. Il se trouve qu’à cause de tout ça, il vire de manière peu sympathique sa conseillère, Izma, qui « a pris la mauvaise habitude de diriger le pays derrière mon dos ». Résultat, elle tente de se venger en l’empoisonnant, mais pour des problèmes de dosages, il se retrouve transformé en lama. Le plan n’ayant pas tourné comme prévu, elle commande à son bras droit de s’en débarrasser. Par accident, Kuzco-Lama (K-L) termine sur le chariot de Pacha, qui le ramène jusqu’à son village.

S’ensuit une longue phase pendant laquelle notre empereur-devenu-végétarien se considère toujours comme privilégié, sans se rendre compte qu’il ne l’est plu. Pacha finit par l’identifier, Kuzco se rend compte de son nouvel état, et s’estime en droit d’obtenir de l’aide du paysan pour le raccompagner au palais. Puisque le lama-empereur a besoin de lui, Pacha tente de négocier, pour que le palais d’été soit construit sur une autre colline. Kuzco décline, et ignore les avertissements répétés du paysan par rapport aux innombrables dangers de tenter de se rendre au palais sans connaître la route, se vantant, en tant qu’empereur, d’avoir un sens inné de l’orientation.

Il se retrouve, comme prévu, chassé par une meute de panthères, mais se fait sauver par Pacha. Retour à la case départ : Kuzco se sent en droit d’obtenir l’aide du grand bonhomme, qui tente à nouveau de négocier, en argumentant qu’il doit bien réaliser qu’il ferait déménager un village entier, juste pour lui et son Kuzcotopia. K-L ne semble pas réaliser en quoi ça l’affecte, ce à quoi Pacha répond que « personne n’a si peu de cœur ». Le schéma du bon paysan et de l’égoïste empereur se poursuit: Kuzco s’endort, mais il gèle – Pacha le couvre de son poncho. Le lendemain, le lama aristo ment en promettant de changer l’emplacement de son Kuzcotopia pour obtenir l’aide de Pacha, mais se découvre à l’instant où ce dernier est en danger et a besoin de Kuzco pour s’en sortir – malchance, K-L lui-même se retrouve dans la même situation : ils doivent donc coopérer pour survivre. Qui plus est, Kuzco finit par sauver à son tour la vie de Pacha, prouvant par la même occasion qu’il n’est pas si insensible qu’il aimerait le faire croire.

Et pour cause : Kuzco apprend. Lui-même a été dans cette situation, a été en danger de mort et a été sauvé par Pacha. C’est la première étape d’un long processus d’apprentissage de l’empathie, une qualité profondément manquante dans la personnalité de Kuzco. En effet, il s’est jusque-là montré remarquablement cruel envers le manque de privilèges. Il se moque de Pacha lorsque celui-ci lui demande où son village vivra, par exemple. Mais ce comportement est le plus flagrant lorsque Kuzco s’adresse aux spectateurs.rices en voix-off, expliquant sa situation alors qu’il se trouve seul, perdu dans la jungle, la nuit, sous une pluie torrentielle, sans aucun abri : « Jetez un coup d’oeil à cela… Plutôt pathétique, hein ? » Même envers lui-même, ayant alors perdu tous ses privilèges, il est méprisant. Il refuse d’admettre une once de sa propre responsabilité dans sa situation, et, se construisant en victime, en martyr, place l’intégralité de la faute sur les autres.

Au fur et à mesure de son aventure avec Pacha, Lama-Kuzco découvre les joies de l’empathie, de la coopération, du respect, de la reconnaissance, de la gratitude pour des services rendus, de la participation à une communauté. En résumé, son intelligence sociale explose de manière exponentielle (comparée à ce qu’elle était) – et selon moi, cette métamorphose est à l’origine de sa transformation, de son changement de paradigme. La métamorphose, d’un individu extrêmement privilégié en un individu relativement peu privilégié lui a permis de prendre conscience des conséquences de son pouvoir, qu’il exerçait jusque-là de manière brute et égoïste.

Cette métamorphose représente à mes yeux une métaphore au potentiel éducatif inexploré. Imaginons un instant qu’on ait les capacités (physiques, technologiques, spirituelles) de transférer notre conscience d’un corps à l’autre. Imaginons que dans ce monde parallèle, un consensus mondial règne, d’après lequel, tous les cinq ans, un énorme mélange mondial est lancé, entre tous les corps et toutes les consciences – je pourrais donc me réveiller, d’un coup, dans la peau d’un aborigène bisexuel émigré au Japon, ou une indienne musulmane tatouée vivant au Mexique, ou un russe gay séropositif, ou un pauvre père de famille dans un bidonville de Sao Paulo. Imaginez, si tous les cinq ans, les caractéristiques qui axent et structurent nos discriminations et nos privilèges se retrouvaient échangées aléatoirement… Difficile de s’imaginer, dans ces circonstances, que l’on ne s’engage pas globalement, en tant qu’espèce, à une éducation, un accès à l’eau potable, à l’IVG, à une contraception, à une répartition des ressources économiques pour tous – pour tous …

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