Arts et LittératureFéminisme

Des menstruations et du langage 

Posté par Ju le Zébu 4 mars 2020 2 Commentaires

Quand la littérature collectionne les euphémismes menstruels

Bien que le mot « menstruation » soit devenu assez bankable dans la presse et sur les réseaux sociaux, le tabou que représente cette réalité biologique n’est pas encore complètement déconstruit. Et si l’on a aujourd’hui peut-être un peu moins peur de prononcer ce mot (mais cela fait toujours un peu frémir, c’est presque une provocation pour certain·e·s), il existe encore et toujours un très riche lexique pour ne pas dire les menstruations. En parler ni vu, ni connu. Certaines ont de quoi nous faire rire, d’autres nous semblent familières. Reconnaître la réalité menstruelle passe aussi par une reconnaissance du langage. Nous vous proposons donc d’étudier ici un large panel d’expressions usitées pour ne pas ébruiter dans la sphère publique l’état menstruel, ne pas l’admettre. Petite analyse d’un langage codé, fleuri mais pas que.

En 2018, le fanzine A Poil ! proposait une édition consacrée à la menstruation. L’ouvrage regroupe ainsi textes, dessins et collages sur le sujet, écrit ou crée par des personnes menstruées ou ayant connu la menstruation. Dans son texte « Le sang des filles », Anna B. développe une longue accumulation d’expressions usitées pour désigner les menstruations en français (nous nous baserons sur cette riche collection pour étudier le sujet) :

Avoir la malédiction, avoir les garibaldiens, avoir ses culottes françaises, repousser les Boers, avoir les Anglais qui débarquent, casser la gueule à son porteur d’eau, être mal à soi, être à la promenade à Nice, être en ses mois, être dans ses jours, être embarrassée, être sur son torchon, recevoir le marquis, avoir ses klotes, voir la lune, payer son tribut à la lune, avoir les males semaines, toucher sa paye en rubis, écraser ses tomates, manger de l’onglet, manger de la tarte aux fraises, avoir le cul dans les fraises, traverser la mer Rouge, relire Poil de Carotte, cuisiner ses rougets, lever le drapeau du chef de gare, appeler les pompiers, attention la routine, attention au stop, jouer à cache tampon, faire relâche, recevoir sa famille, repeindre la grille en rouge, repeindre sa grille au minimum, avoir ses brouilleries, ses affaires, ses histoires, les ordinaires, ses catiminis, avoir ses petits indiens, ses eaux célestes, ses périodes, ses ragnagnas, avoir reçu les courriers de Rome, avoir les cardinales, ses isabelles, ses coquelicots, avoir son message mensuel, avoir ses bénéfices, ses parents de Montrouge, avoir la visite d’un cousin, avoir la visite de la tante Charlotte, ou celle de la cousine Flo, avoir Jacques en journée, avoir les peintres, son tailleur, ses mickeys, sa semaine ketchup, ses ketchupis, ses lunes, ses jours, ses ours, avoir ses fleurs, le melon qui se fend, avoir sa tour circulaire, son coulis, le roi rouge, ses rougeurs, avoir le feu au rouge !!!1

Anna B.

Il s’agit ici autant d’expressions courantes que d’expressions plus personnelles. Différents niveaux de langage sont utilisés, du familier, voire vulgaire « casser la gueule à son porteur d’eau » au plus soutenu « être mal à soi » ou « être indisposée ». Ceci souligne l’universalité du phénomène des menstruations. C’est ce qu’expriment Janince Delaney, Mary Jane Lupton et Emiliy Toth dans le chapitre 11 « The Monthly Euphemism » de leur ouvrage The Curse : « One of the notable qualities of menstruation is its democracy. No respecter of class line, no quibbler with standards of decency, it strikes all women in all walks of life. »2

Cette riche collection lexicale souligne la créativité de la langue française et de ses usagers et usagères pour renommer l’innommable phénomène des menstruations. L’ensemble de ces expressions s’attachent à ne pas nommer directement les menstruations et entretiennent ainsi l’euphémisme menstruel. Nombreuses sont les expressions d’Anna B. qui cherchent à atténuer ou minimiser le fait menstruel. Il s’agit donc pour certaines d’euphémismes de bienséance. Quel que soit le but de ces expressions (atténuer ou amplifier les menstruations), nombreuses sont celles qui ont une portée humoristique. Les images qu’elles évoquent ont souvent un effet comique. Par exemple, l’association entre les menstruations et le ketchup se prête facilement au rire par son absurdité. Certaines de ces expressions relèvent aussi de l’ironie. Littéralement, elles ne font pas référence aux menstruations. Pourtant, elles les signifient bien, voire les amplifient.

L’universalité des menstruations et de leur multiple nomination ne connaît donc pas de limite de classe sociale mais s’étend aussi d’une langue et d’une culture à une autre.

Dans une étude menée en 1948 aux États-Unis, Nathalie Joffe3 parvint à mettre en évidence que le nombre d’expressions existant dans une langue pour désigner les menstruations est un indicateur de l’attitude d’une société envers elles. Plus on compte d’expressions, plus le sujet est librement évoqué. Le groupe d’étude était composé d’Américains originaires de différents pays d’Europe (Irlande, Pologne, France, Allemagne, Italie) et permit ainsi d’analyser différentes langues et différents argots. La chercheuse relève cinq types d’expressions parmi tous les langages étudiés :

  • Les expressions en rapport avec le temps ou la périodicité (« avoir son mois », « voir la lune »4)
  • Les références explicites ou implicites à la couleur rouge ou au sang (« les Anglais qui débarquent », « écraser les tomates »)
  • Les références à des visiteurs (« j’ai les parents de Montrouge », « recevoir le marquis »)
  • La mention d’une personne de sexe féminin ou masculin (« J’ai Martin »)
  • Les expressions en lien avec la maladie, l’indisponibilité ou le désagrément (« être mal à soi », « être embarrassée »)

Plus rarement et plus particulièrement dans le langage américain, elle relève aussi des expressions faisant référence à l’aspect matériel des menstruations, à savoir les protections périodiques5 (« jouer à cache tampon ») ou à l’indisponibilité sexuelle de la femme menstruée (en anglais américain « ice-boxed »6). Dans la liste d’Anna B., quelques expressions font référence à l’arrêt ou la pause (« avoir le feu au rouge », « attention au stop »). Elles pourraient également être une référence au tabou de la sexualité durant les menstruations et donc de l’injonction d’une pause de la vie intime. Le vocabulaire menstruel est plus pauvre parmi les communautés d’origine irlandaise, polonaise ou juive, alors qu’il est plus riche parmi celles d’origines allemande, italienne ou française. À propos des expressions françaises, elle déclare : « In French, menstruation is openly mentioned and discussed, and the terminology here is abundant and colorful. The most characterictic allusion is to the color red. »7

Les expressions que nous trouvons dans l’extrait du texte d’Anna B., cité plus haut, peuvent pour la plupart être classées parmi les cinq types évoqués précédemment. Les euphémismes font généralement uniquement référence à la couleur rouge plutôt qu’au sang directement, à la périodicité des menstruations, à une visite ou à l’incommodité. Plusieurs caractéristiques peuvent être combinées. C’est le cas par exemple de : « avoir ses parents de Montrouge ». Ici, la visite et la couleur rouge sont associées.

L’évocation de la couleur rouge peut se faire par une référence à la nourriture (« manger de la tarte aux fraises », « cuisiner ses rougets »). L’acte de manger est quotidien et anodin, bien loin des dangereuses menstruations. La métaphore d’autres objets de couleur rouge est aussi utilisée comme « avoir le feu au rouge ». La référence à la couleur rouge peut être implicite. Par exemple, « avoir les cardinales » joue ici sur la couleur des habits d’un rouge pourpre que portent les cardinaux.

Certains euphémismes fonctionnent par métonymie en désignant les menstruations par leur périodicité seulement. On trouvera par exemple : « ses périodes » ou « ses jours ».

On trouve aussi à plusieurs reprises l’usage de l’image de fleurs (« ses coquelicots », « ses fleurs »). En Occident, la femme est largement associée à l’image de la fleur qui est censée représenter à la fois sa délicatesse, sa beauté mais aussi sa fragilité. Ainsi, on dira d’une jeune fille qu’elle est « en fleur » ou bien « blossoms » en anglais pour dire qu’elle atteint une certaine maturité, gagne en beauté. C’est un euphémisme pour dire qu’elle atteint une maturité sexuelle et qu’elle est maintenant féconde. Les fleurs sont en effet des organes sexuels qui peuvent donner des fruits. L’image de la fleur est aussi courante pour exprimer la pureté et la virginité8. Elle peut désigner l’hymen mais aussi les menstruations, deux types de sang distincts mais liés à l’intimité corporelle féminine.

Certains euphémismes usent d’un niveau de langage enfantin comme dans « ses ragnagnas » ou bien « ses mickeys ». Ce ton infantilisant décrédibilise la réalité menstruelle.

Si l’abondance de ces expressions semble indiquer une communication plus facile sur les menstruations en français que dans les autres langues étudiées par N. Joffe, il n’empêche que le tabou qui entoure le sujet reste prégnant jusqu’à nos jours. La très longue accumulation d’Anna B. exprime une forte exaspération autour du tabou des règles et de son absurdité. Le fait même de renommer ce phénomène biologique est un moyen d’éviter de prendre en compte la réalité des menstruations. C’est ce que font remarquer J. Delaney, M.J. Lupton et E. Toth dans le chapitre 11: « The monthly euphemism […] is an evasion of menstrual reality, a denial of menstruation achieved through renaming the unmentionable. Positive expressions are not yet part of the menstrual vocabulary. »9 En effet, si les expressions que nous pouvons lire dans le texte d’Anna B. semblent pour la plupart ingénues comme « les coquelicots », voire humoristiques, aucune d’elles ne semblent présenter les menstruations sous un angle positif.

Le ton souvent humoristique de ces expressions peut se vouloir dédramatisant mais c’est une autre manière de nier la réalité menstruelle qui n’a (généralement) rien de dramatique. Cet humour peut aussi être lu comme une façon de ne pas prendre le sujet au sérieux. J. Delauney, M.J. Lupton et E. Toth dans le chapitre 12 « Red Humor : The Menstrual Joke » font remarquer : « Those who hold power are those who decide what is a worthy target for a joke, a form of subtle verbal aggression. Usually, the target of the joke will be someone who is other than those in charge […] [a]nd the jokes are often directed against what makes the target unavoidably different form the jokesetter ; in a woman, her anatomy. »10

Les détours utilisés par le langage pour ne pas dire les menstruations n’ont rien d’innocents. Ils sont une forme de déni du phénomène menstruel en dehors de la sphère intime. Les mots ne doivent pas faire tâche, ne pas laisser de traces. La prise de conscience collective, autour de la précarité menstruelle notamment, est évidemment un progrès significatif, mais rendu possible par un long travail de déconstruction du tabou par des féministes depuis des dizaines d’années, déconstruction du langage aussi.

(Si l’étude du thème des menstruations en littérature, et dans les arts plus généralement, vous intéresse mon mémoire de master est disponible en ligne (ici) et n’hésitez pas à me contacter non plus.)

1 Anna B., « Le sang des filles » dans Fanzine Collectif (2018), A Poil !, n°6, « Menstruation », p.3

2 DELANEY Janice, LUPTON Mary Jane, TOTH Emily (1988), Chapter 11 « The Monthly Euphemism » in The Curse : A Cultural History of Menstruation, Revised, Expanded Edition, University of Illinois Press, p. 115 Traduction personnelle : « L’une des qualités remarquables des menstruations est leur aspect démocratique. Aucune différence selon la classe sociale, pas de pinaillage de bienséance, cela touche les femmes de tous les milieux »

3 JOFFE Natalie F. (1948), « The Vernacular of Menstruation », WORD, 4:3, 181-186, DOI

4 Les exemples sont tirés en majorité du texte Le Sang des Filles de Née sous X- Anna B., dans le fanzine A Poil ! #6 Menstruation

5 Nous choisissons de parler de produits périodiques plutôt que protections hygiéniques parce que les menstruations ne sont ni une maladie, ni sales, en revanche, elles sont périodiques, souvent mensuelles.

6 JOFFE Nathalie, art.cit., p.184

7 JOFFE Nathalie, art.cit., p.182-183 Traduction personnelle : « En Français, on mentionne et discute ouvertement des menstruations, et la terminologie est ici abondante et colorée. L’allusion la plus fréquente est celle à la couleur rouge. »

8 On utilise « déflorer » pour signifier la perte de la virginité.

9 DELANEY Janice, LUPTON Mary Jane, TOTH Emily (1988), Chapter 11 « The Monthly Euphemism » in op.cit., p.118 Traduction personnelle : « L’euphémisme mensuel […] est une esquive de la réalité menstruelle, un déni des menstruations elles-mêmes accompli par le fait de renommer l’innommable. Les expressions mélioratives ne font pas encore partie du vocabulaire menstruel. »

10 DELANEY Janice, LUPTON Mary Jane, TOTH Emily (1988), Chapter 12 « Red Humor : The Menstrual Joke » in op.cit., p.119 Traduction personnelle : « Ceux qui ont le pouvoir sont ceux qui décident de ce qui est le digne sujet d’une plaisanterie, c’est une forme subtile d’agression verbale. Généralement, la cible de la blague sera quelqu’un qui est différent de celui qui la fait […] [e]t les plaisanteries sont souvent dirigées contre ce qui différencie inévitablement la cible de celui qui la prononce ; si c’est une femme, son anatomie. »

2 Commentaires

Chloé D. 23 avril 2020 at 22 h 51 min

Super intéressant ! Je fais également un mémoire sur le sujet des menstruations dans les argots français et anglais 😉 Hâte de lire le tiens !

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Ju le Zébu 29 avril 2020 at 17 h 29 min

Merci beaucoup Chloé 🙂 Je te retourne le compliment, ça doit être très intéressant et je serais curieuse de le lire ! Nous pourrions faire un échange de mémoire si tu veux (le mien doit être disponible bientôt en ligne mais je peux aussi t’envoyer le pdf).

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