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Dix Petits Nègres : Agatha Christie était-elle raciste?

Posté par Ju le Zébu 30 août 2020 0 commentaire

Évidemment, la reine du crime n’était pas une haineuse raciste (rien ne le laisse supposer) l’époque dans laquelle elle vivait, oui. Mordu·e ou non des délicieuses affaires criminelles d’Agatha Christie (je suis plutôt une mordue), vous n’êtes probablement pas sans connaître son grand classique anciennement dénommé Dix petits nègres (Ten Little Niggers). Cet immense best-seller s’est vendu à près de cent millions d’exemplaires à travers le monde depuis sa première parution en 1939.

Dans ce roman, dix personnages sont invités à passer quelques jours sur une île. Leurs mystérieux hôtes ne se montrent cependant pas. Un premier invité est assassiné et les survivant·e·s comprennent que le tueur ou la tueuse est parmi eux. Qui sera la prochaine victime ?

We’re not going to leave the island. None of us will ever leave. It’s the end, you see – the end of everything…

Agatha Christie, And Then There Were None

Comme dans d’autres de ses romans (Cinq petits cochons par exemple), Agatha Christie base la structure de son récit sur le schéma d’une comptine populaire, dans le cas présent « Ten Little Niggers ».

Le 26 août dernier, les emblématiques éditions du Masque ont sorti une version révisée de l’œuvre, désormais intitulée Ils étaient dix. Les éditions du Livre de Poche suivront sous peu. En plus du changement de titre, la traduction ne comporte désormais plus le terme de « nègre » qui est maintenant remplacé par « soldat ». Le changement a été décidé par l’arrière-petit-fils d’Agatha Christie, James Prichard, qui déclare qu’il n’est aujourd’hui plus possible d’utiliser des termes qui pourraient blesser les lecteurs et les lectrices. Les éditeurs français s’alignent donc sur la prise de position d’Agatha Christie Limited.

Le terme « nègre », s’il signifie originellement « couleur brun foncé », possède une connotation extrêmement péjorative et raciste – s’il est nécessaire de le rappeler – lorsqu’il est adopté par les Européens pour désigner les populations africaines (toutes confondues) et étayer à partir du XVIIIe siècle leur théorie raciale. Le mouvement de la négritude se réapproprie le terme et lui donne un sens plus positif mais il s’agit-là d’une autre affaire.

Les versions anglophones du roman ne contenaient déjà plus le terme de « nigger ». À sa parution aux États-Unis, le titre du roman avait déjà été modifié, devenant And then there were none (Puis il n’en resta aucun)ou Ten Little Indians (Dix petits Indiens) – ce dernier nous semble aujourd’hui tout aussi raciste. La France était l’un des derniers pays à conserver le terme problématique de « nègre ».

Mais le changement est toujours une affaire bien compliquée dans l’Hexagone ! Les réactions des membres d’un groupe de fans français·e·s sur Facebook (dont je suis membre) en témoignent. La polémique soulevée, pose néanmoins des questions intéressantes sur le changement des sensibilités en cours mais aussi sur le rôle de l’édition, de l’art et de la littérature. En simple, peut-on « encore » tout dire ? Peut-on tout éditer ?

La critique du politiquement correct et pas touche à La Littérature

Mercredi dernier, j’apprenais par le biais d’un groupe Facebook le changement de titre de Dix petits nègres en Ils étaient dix. On peut dire que le débat du jour a fait vivre la page du groupe qui s’est retrouvée submergée par une vague de commentaires scandalisés et révoltés, scandant que c’était bien mieux avant et que de cette édition, les vrai·e·s n’en voudront pas. L’ardeur des commentaires me semblait étonnante de la part de ces (d’ordinaire) mignons fans qui se contentent généralement de poster des photos de leurs romans préférés ou de captures d’écran des adaptations télévisées.

moi je dis qu'il y en a marre de ces conneries voila ma réponse désolée si je suis impolie ce n'est pas dans mes habitudes  

Je ne suis pas friande de joutes verbales mais dans le cas présent, le débat, si on peut l’appeler de la sorte, déviait vers d’autres questions et engendrait un nombre de blagues d’assez mauvais goût, voire racistes et je m’en suis donc mêlée (de façon fort pédagogique).

C’est le partage d’un collage humoristique et les commentaires qu’il a engendré qui m’ont fait tiquer. Il représente un paquet de pâtisseries « petits chinois » (sorte de brioches à la crème) par dessus lequel est incrusté avec le grand savoir-faire du logiciel Paint le titre : « Ils étaient six ».

Bon. Les commentaires étaient encore plus problématiques à mon goût. Multiplication des blagues sur les nombreuses pâtisseries et sucreries aux noms coloniaux (« tête de nègre », « nègre en chemise », etc) : « Quid des nègres en chemise? Et des réglisses « tête de nègre » que nous achetions quand nous étions plus jeunes ? ». Le ton se veut badin. « Quand nous étions plus jeunes » donne un indice de la génération qui s’exprime. Je ne connais pas la moyenne d’âge du groupe – qu’est-ce que je fais là-dedans, direz-vous – mais ce ne sont certainement plus des adolescent·e·s. On sent la peur de voir changer les choses, ou du moins, leur nom.

Et puis, soudain, apparaît ce genre de chose :

c’est la porte ouverte à tout et n’importe quoi. On déboulonne des statues, on change les titres de romans et ensuite... 

Ah, nous y voilà. Effacer ou modifier les éléments culturels liés à une culture coloniale et raciste pose problème. Mais pourquoi ? À mes questions, pas de réponse. On évite soigneusement de réfléchir à un argument solide et on préfère se contenter d’exprimer une colère sans nom.

Les commentaires partent un peu dans tous les sens, ce bon vieux Johnny est appelé à la rescousse : « Que chantais notre Johny Halliday :  » noir C’est noir il n’y a plus d’espoir  » ». Je ne comprends plus très bien si quelqu’un qui écrit « N’importe quoi » est choqué du changement de titre du livre ou des réactions des autres. La confusion règne.

Je fais alors remarquer que ces éléments en apparence innocents (des pâtisseries) participent à un système culturel raciste. Voilà qui ne plaît pas. Vraiment, je crains un moment d’être renvoyée du groupe ! Pour raccrocher le débat à la littérature (c’est un groupe de lecture après tout), je fais remarquer qu’Agatha Christie évoluait avec son temps et qu’aujourd’hui nous évoluons vers plus de tolérance et d’attention. Les propos de J. Prichard vont en ce sens : « Quand le livre a été écrit, le langage était différent et on utilisait des mots aujourd’hui oubliés. Mon avis, c’est qu’Agatha Christie était avant tout là pour divertir, et elle n’aurait pas aimé l’idée que quelqu’un soit blessé par une de ses tournures de phrase. »

Ju le zébu, la tolérance ne doit pas être à sens unique.... On fait tomber, des statues, on ré-écrit des livres.... C'est quoi la prochaine étape ?

Si je comprends bien, il faudrait donc être tolérant avec une culture prônant plus ou moins volontairement le racisme. D’ailleurs, on ne réécrit pas un livre, on en change le titre et on en change un terme dégradant (chose approuvée par l’autrice de son vivant pour l’édition américaine).

 
Ju le zébu, on parle Littérature avec un grand "L", et on parle d'un grand classique du roman policier... On ne parle pas de racisme, politique ou autre.... On a continué à vendre Das Reich de Hitler mais on transforme 10 petits nègres..... Le mal est dans les yeux de celui qui regarde ou qui lit, pas dans l'œuvre.... Les 10 petits nègres vient d'une comptine et Agatha Christie explique cela au début du livre. Les esprits intelligents n'ont jamais pensé à associé l'œuvre au peuple noir. Les idiots, rien ne les arrêtera.... Alors autant respecter une œuvre littéraire. C'est tout.

Je trouve douteux de distinguer « grande Littérature » et « petite littérature » pour commencer (je souffre peut-être d’un relativisme culturel direz-vous), et en plus de cela, selon cette classification, le genre policier a longtemps été considéré comme un sous-genre ou même de la para-littérature, preuve s’il en est que les choses évoluent.

Mais comment peut-on ne pas associer le terme de « nègre » au « peuple noir » comme le dit cette commentatrice ? Il me semble impossible de défaire la langue et l’œuvre littéraire de leur contexte politique et social. L’adage « Tout est politique » n’est pas partagé par tou·te·s. Je vais me prendre des fions à continuer comme ça.

L’évocation au nazisme (malgré une petite confusion entre Das Reich et Mein Kampf) est un point argumentatif de non-retour. Là, on joue son joker (« Pan, aux Nazis, tu ne pourras rien répliquer »). Cette dame n’est pas très bien renseignée a priori car le livre noir d’Hitler a été réédité en Allemagne après être tombé dans le domaine public et non sans polémique. Donc non, on ne publie pas Mein Kampf juste comme ça.

Bon revenons-en à nos moutons car tout ceci n’est pas directement corrélé à cette chère Agatha. C’est dire comme le débat est obscur.

Je trouve extrêmement prétentieux et pernicieux de désigner un groupe inconnu, imaginaire sûrement, d’idiots. De qui parle-t-elle ainsi ? De celleux qui interpréteraient le texte au premier degré ? De celleux qui veulent ôter le terme « nègre » ? Évidemment, lorsqu’on utilise ce genre d’argument, on ne se considère jamais comme idiot soi-même, ce qui instaure un rapport de supériorité problématique. Les idiots, ce sont toujours les autres.

« Alors autant respecter une œuvre littéraire ». Ah, voilà autre chose. Nous touchons maintenant à un point qui me questionne aussi : l’œuvre est-elle inviolable, posée sur un piédestal ? A-t-on la légitimité pour modifier une œuvre et pour quelles raisons ?

De la sensibilité contemporaine

Le contexte social, culturel, intellectuel (et universitaire) actuel élargit le spectre des expériences de l’existence et des sensibilités. Le seul et unique point de vue représenté et étudié n’est plus uniquement celui d’un être humain mâle, blanc, européen, bourgeois, hétérosexuel, etc. Je simplifie en quelques phrases un phénomène bien plus vaste et complexe bien sûr.

Nous tendons donc largement à remettre en cause l’ordre et les classifications établies au profit d’une plus grande diversité, voire une infinité, d’expériences existentielles. Cela suppose aussi de prendre conscience des inégalités et violences subies par certains groupes sociaux. Notre seuil de tolérance à l’injustice et la violence s’est largement affaissé au cours des siècles et tant mieux ! Cela nous semble tout à fait normal de désirer vivre dans un monde plus juste.

C’est cette même volonté qui semble animer la décision d’Agatha Christie Limited dans le changement du titre de Dix petits nègres. À ce propos, J. Prichard ajoute : « Nous ne devons plus utiliser des termes qui risquent de blesser : voilà le comportement à adopter en 2020. »

Cette même préoccupation est également à l’origine d’un nouveau métier, apparu d’abord aux États-Unis, les sensitivity readers (lecteurs sensibles). Leur rôle est de lire les œuvres avant publication et de souligner les passages qui pourraient heurter la sensibilité de certain·e·s lecteurs et lectrices, plus particulièrement celleux appartenant à des minorités (qui n’ont rien de mineur). La polémique est grande. Ne s’agit-il pas d’une forme de censure ? S’agit-il de faire du politiquement correct permanent ?

Il s’agit-là néanmoins de récits contemporains, sur le point d’être édités (ou pas). Dans le cas du roman Ils étaient dix, il s’agit de la révision d’une œuvre déjà publiée et largement diffusée.

L’œuvre littéraire globale d’Agatha Christie est marquée d’une idéologie racialiste (où prône l’Anglais bien sûr) typique pour son époque. On retrouve des descriptions plutôt antisémites et sa vision des colonies peut nous faire aujourd’hui tiquer. Comme le fait remarquer Marc Riglet, « un « détail » la sauve aux yeux de la postérité : il n’y a chez elle aucune haine ». Mais quel comportement adopter face à ce constat ? Lire l’œuvre telle quelle est en la replaçant dans son contexte ou bien l’adapter à un autre seuil de tolérance ?

La nouvelle traduction française de Ils étaient dix n’en déforme ni le style ni la forme de l’intrigue policière. Mais faudrait-il en faire de même avec le reste de l’œuvre de la reine du crime ? Et plus largement, c’est un amont colossal de la culture occidentale des derniers siècles (depuis toujours?) qu’il faudrait réviser.

Certains de mes livres préférés contiennent des passages dont on dirait qu’ils sont « limites ». Malheureusement, même Jane Eyre, de Charlotte Brontë, ne fait pas exception. La description de la femme (folle) de Mr Rochester offre une vision assez raciste des Caraïbes. Comment peut-on y remédier ? Faut-il y remédier ?

En 1966, paraît La prisonnière des Sargasses (Wide Sargasso Sea), de Jean Rhys. L’autrice offre dans ce roman à la première personne le point de vue de cette femme enfermée dans la demeure Rochester et sa version de l’histoire qui l’y a mené. Dans ce cas-ci, la réponse par une autre œuvre littéraire me semble être la meilleure forme de réappropriation possible.

Vous direz que l’on ne va tout de même pas écrire un livre en réponse à chaque autre livre contenant un propos raciste, sexiste, homophobe, spéciste, etc, etc. Il s’agit juste d’une piste ou d’une voie supplémentaire à ajouter à la liste des options existantes.

Le rôle de l’édition dans ces prises de décision est primordial. S’agit-il de considérer davantage le lecteur ou la lectrice ou bien l’œuvre originale ? Le lectorat a-t-il besoin d’être ménagé ? Les questions restent en suspens.

J. Prichard soulignait à propos du roman de son aïeule son rôle de divertissement. S’il s’agit de cela, on peut comprendre, sans jugement aucun, que l’on souhaite avoir davantage une expérience agréable qui ne nous heurte pas. Mais cela dépend donc aussi de ce que l’on attend d’une expérience de lecture. Si lire peut évidemment nous faire plaisir, nous permettre de nous évader, il s’agit cependant aussi d’un excellent support sur lequel aiguiser son esprit critique. Et pour ce faire, nous avons aussi besoin d’obstacles qui nous font froncer les sourcils.

Je ne peux pas nier que ma lecture des romans d’Agatha Christie repose en partie sur un désir de me divertir, de m’amuser. Les romans policiers sont des romans à énigmes. Ils sont ludiques. Que l’île de Ils étaient dix s’appelle donc « l’île au soldat » plutôt que « l’île au nègre », bien que je n’aime pas particulièrement les soldats, m’est donc plus confortable et ne change en rien mon plaisir de lecture.

Tant que par la suite, Poirot garde sa moustache et Miss Marple son tricot, je ne pourrais pas être fâchée de ce changement de titre mais tout le monde n’est pas de mon avis (et tant mieux).

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