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D’où vient le Diable ?

Posté par Greenfyre 20 octobre 2017 0 commentaire

Satan, Lucifer, le Sheitan, le Malin, Ramzan Kadyrov le Serpent … Les noms abondent et se confondent pour parler du Grand Adversaire du Dieu monothéiste, celui qui, responsable de tous les maux et menant ses légions de démons au combat, égare l’humanité, fait rôtir les âmes en enfer et torture les justes. Mais d’où vient le Grand Ennemi ?

Cet article est un article d’opinion et d’interprétation visant à analyser certaines figures spirituelles en tant que matériel historique et théologique. Il ne vise ni à les démonter ni à se dresser contre les systèmes religieux dans lesquels elles prennent place !

Remontons bien loin, en Grèce. A une époque où les démons, alors appelés daimons, n’était que des génies bienveillants ou malfaisants aux personnalités uniques et complexes, au carrefour entre les sphères humaines, naturelles et spirituelles. Concept qui a d’ailleurs inspiré Philip Pullman pour ses daemons animaux.

En Grèce, les deux dieux olympiens les plus opposés ne sont pas Artémis et Aphrodite, ou Poséidon et Athéna. Non. Les deux dieux qui s’opposent le plus dans leur substance même sont … demi-frères.

Le premier est Apollon, fils de Zeus et de Léto. Apollon le dieu soleil, le lucide, le lumineux, l’éclatant. Dieu de l’ordre et des structures réglés, des troupeaux agraires, dieu de la poésie, de la divination, de la médecine, du tir à l’arc. Dieu qui permet de voir, de synthétiser, d’ordonner et de clarifier. Dieu de l’individualité, dieu rationnel et solaire, il est la lumière du peuple grec.

Le second est Dionysos, fils de Zeus et d’une mortelle, Sémélé. Dionysos, le dieu de l’extase, du vertige, de l’ivresse et de la transe rituelle. C’est celui qui, de vin et d’alcool, feu devenu liquide, enivre, intoxique et déchaîne ce qui a de plus animal, incontrôlable en nous. C’est le dieu de l’humidité vivifiante et de la végétation folle, du lierre à la vigne, dieu des fluctuations et des changements. Dieu des masses, des passions, de la dissolution dans le groupe et du débordement perpétuel hors de soi, parfois jusqu’à la folie.

Le cri de ses Ménades, servantes enivrées vivant dans les étendues sauvages, performant transes extatiques et tuant des animaux à mains nues avant de les manger crus, résonnent encore.

Nietzche expliquait la tragédie comme l’union d’Apollon et de Dionysos, entre maestria contrôlée et passions bouillonnantes amenant à l’ultime catharsis : apothéose. Toute l’esthétique grecque était en équilibre entre les deux dieux, tous deux dieux de l’art et de la musique à leur manière. Leur culte était de toute façon lié, à Delphes par exemple. Bien plus tard, notre Histoire ne sera que fluctuation entre l’un et l’autre de ces flux : Moyen-Âge et Lumières. Romantisme et classicisme. Surréalisme et ordre établi.

Revenons dans l’ère classique, quand vint le début des grandes religions monothéistes. Et c’est là que se fait le schisme.

Le culte d’Apollon était devenu, à Rome, celui de Sol Invictus, le soleil invaincu, célébré le 25 décembre. Plus de galipettes avec les nymphes et d’excès de rage de la part du dieu fougueux : Sol Invictus, sa version 2.0, est plus sage, plus diffus dans la spiritualité de l’épique. Plus inaccessible, beaucoup moins tourmenté, beaucoup moins frivole. Ce n’est plus le dieu du soleil. C’est le dieu de la lumière, auréolé d’or et de gloire. Plus tard, il se confondra avec … le Christ. Sa lumière, moins ardente mais toujours plus forte, est amour divin et, bientôt, illuminera les vitraux des cathédrales.

Comment supporter Dionysos dans une telle conception ? Comment, dans une logique chrétienne, accepter le chaos, la perte de contrôle, le déchaînement des forces sauvages qui sommeillent en nous alors quand sonne l’autorité de la notion de péché originel, de pécheur et de repentance ? Comment autoriser une figure aussi sensuelle, porteuse de transgression et physique, dans une conception du monde où le corps est aussi impur que l’âme est sacrée ?

Nous avons notre Diable.

Dionysos est frappé d’anathème. Pas lui, bien sûr, relégué dans les affres du paganisme : non, tout ce qu’il représente : pulsions sauvages et bestiales, chaos, ivresse. C’est la naissance du Diable, terrifiant, abominable. Ses prêtresses, les Ménades, deviennent les sorcières hideuses et lubriques sortant à minuit (pratique pour condamner les premières féministes qui attendait la nuit pour se réunir et ne pas se faire persécuter). Les cornes des satyres, ces hommes-boucs au pénis gigantesque toujours en érection de son cortège (le Thiase, devenu Sabbat), coifferont la tête des démons monstrueux. Dionysos lui-même, quant à lui, Dieu des forces vitales et de l’extase, il deviendra Satan, le Mal. Apollon et Dionysos, demi-frères complémentaires et unis, meurent dans l’étreinte fiévreuse du manichéisme. L’Apollonien devient le Bien, l’Autorité et Ordre céleste ; le Dionysien, le Mal, le Bouc-émissaire infernal.

Voir un couple neutre symbolisant l’Ordre et Désordre devenir Bien et Mal n’est pas anodin et en dit beaucoup. Combien de fictions en font leur intrigue principale ? Pourtant, l’Apollon grec n’était pas un dieu auquel on associait une valeur morale, encore moins celle du Bien : armé de ses flèches, il succombait au désespoir, à la passion et à la vengeance. Dionysos était tout aussi loin, très loin d’être le Mal. Les Grecs étaient persuadé qu’il était capital de viser l’équilibre entre ces deux dieux en les acceptant plutôt que de refouler systématiquement ses passions. Après tout, un excès de soleil et de feu conduit à une sécheresse stérile, mais un excès d’humidité et d’eau inonde et intoxique.

La prochaine fois que vous suivrez une histoire de lutte manichéenne entre le Bien et le Mal, un démon grimé avec des cornes de bouc ou une caricature grotesque de sorcières hystériques, posez-vous les bonnes questions. Pourquoi la perte de contrôle fait aussi peur. Pourquoi les forces sensuelles, puissantes et vives qui nous traversent sont toujours marquées de tabous. Pourquoi le chaos est irrémédiablement associé à la destruction et à l’enfer. Et à qui ces peurs profitent.

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Crédit : Les Grands Mythes – Fine Art america (Granger)

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