
Emmanuel Todd a bâti sa réputation sur une poignée de prédictions spectaculaires. La chute de l’URSS annoncée en 1976, bien avant que quiconque y croie. Puis le Brexit, la crise de 2008, le vacillement américain. Forcément, quand il publie un nouveau livre qui parle de fin du monde occidental, on tend l’oreille.
Ce livre, c’est La dislocation, paru le 24 septembre chez Gallimard. 320 pages, 23 euros, construites non pas comme un essai classique mais comme une longue conversation avec la journaliste Diane Lagrange, étalée sur une année entière. Le format se lit vite, ce qui ne gâche rien pour un sujet aussi dense.
La thèse tient dans une image que Todd lance d’emblée : et si l’Occident était devenu une sorte de vaisseau fantôme errant dans l’histoire ? À partir de là, il ausculte pays par pays. Les États-Unis qui encaissent défaite sur défaite, l’Allemagne qui glisse de la puissance à l’impuissance, la France en plein décrochage, la Russie et la Chine qui avancent leurs pions. Sa méthode reste la même depuis quarante ans : la démographie, les structures familiales, les taux d’alphabétisation. Des chiffres froids pour expliquer les séismes politiques.
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Et puis il y a la vraie surprise du bouquin. En conclusion, Todd, qui n’a jamais été marxiste, reconnaît que Marx et Engels lui offrent « une vision de l’histoire combinant progrès, conflits et régressions temporaires ». Il remet les deux barbus au centre du jeu intellectuel européen. Attention, l’adhésion reste strictement intellectuelle, pas une seconde révolutionnaire. Mais venant de lui, à une époque qui enterre le marxisme tous les matins, le geste a quelque chose de piquant.
Reste que Todd, c’est toujours un peu la même histoire. L’homme adore la prophétie tranchée, parfois il tombe juste, parfois beaucoup moins, et sa lecture très favorable à la Russie agace une bonne partie du monde universitaire. Son grand récit du déclin occidental a ce côté grisant et inquiétant qui emporte l’adhésion un peu vite. Il faut donc le lire comme on le lit toujours : avec passion et avec distance, en gardant une main sur le frein.
Pour qui aime les penseurs qui refusent le confort du consensus, c’est un livre qui secoue. On n’est pas obligé d’être d’accord. On est juste obligé d’y penser après l’avoir refermé.
Crédit photo : Gallimard





