Depuis 1942, « l'Arabe » de L'Étranger n'a ni nom, ni visage, ni famille. Camus l'a laissé tomber sous les balles de Meursault, sur une plage d'Alger écrasée de soleil, et l'a abandonné là, pur prétexte au vertige existentiel de son narrateur. Un mort sans état civil. Kamel Daoud lui a rendu une identité en 2013 avec Meursault, contre-enquête, qui lui a valu le Goncourt du premier roman. Malek Bensmaïl lui offre aujourd'hui un corps au cinéma.
L'Arabe, sorti ce 4 novembre en salles, c'est le premier long métrage de fiction de Bensmaïl, documentariste reconnu qui filme l'Algérie depuis trente ans. L'adaptation est libre, et c'est tant mieux. Plutôt que de décalquer le roman, le film déplace l'affaire à Oran, pendant les années noires de la décennie 1990. Kamel, jeune journaliste, y croise Haroun, un vieil homme qui prétend être le frère de l'homme tué par Meursault. Et qui réclame, soixante ans après, qu'on lui rende justice.
Le dispositif est malin. En passant de la plage de 1942 à l'Algérie déchirée par la violence islamiste, Bensmaïl fait résonner deux silences : celui que la littérature française a imposé au colonisé, et celui que la guerre civile a imposé aux Algériens eux-mêmes. « Quand le passé refuse de se taire », dit l'affiche. Tout est là.
Le roman dont le film s'inspire librement, le Goncourt du premier roman qui a donné une voix à l'Arabe de Camus :
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Côté interprétation, c'est du lourd. Hiam Abbass, immense comme toujours, Dali Benssalah vu dans Mourir peut attendre, et surtout Ahmed Benaïssa, figure du cinéma algérien, dans l'un de ses tout derniers rôles avant sa disparition. Rien que pour lui, le détour vaut le coup.
La critique, elle, est partagée. Autour de 3,1 sur 5 côté presse, un peu mieux chez les spectateurs. On reproche au film une forme parfois trop sage, un académisme qui aplatit un sujet explosif. Le reproche n'est pas idiot. Bensmaïl vient du documentaire, et ça se sent dans une mise en scène qui préfère l'honnêteté à l'esbroufe.
Mais bon, pour un premier film de fiction qui ose relire Camus par en dessous, on pardonne volontiers quelques raideurs. Si vous avez aimé le roman de Daoud, si la mémoire algérienne vous parle, ou si vous aimez simplement quand le cinéma ose se mesurer aux textes qu'on croyait intouchables, foncez. C'est imparfait, mais ça compte.
Crédit photo : Les Films des Deux Rives




