
Henri Marre est un raté. Ingénieur qui n’a jamais percé, père de famille rongé par l’échec, il voit dans la débâcle de juin 1940 et l’arrivée de Pétain au pouvoir une seconde chance inespérée. C’est lui le sujet de Notre salut, en salles depuis le 30 septembre, et c’est le propre arrière-grand-père d’Emmanuel Marre qui a inspiré ce portrait.
Le réalisateur belge aurait pu en faire un monstre. Il a choisi l’inverse. Son film regarde la Collaboration par un angle qu’on voit rarement au cinéma, celui des bureaux, des circulaires, des petites ambitions qui se faufilent dans les couloirs d’un régime. Pas de brassard ni de grand discours. Juste un homme médiocre qui trouve enfin un endroit où exister, et qui s’y accroche.
Swann Arlaud porte tout ça sur ses épaules, et il est impressionnant. Il incarne cette ambition grise, cette lâcheté qui ne se prend jamais pour de la lâcheté, avec une justesse qui met mal à l’aise. À ses côtés, Sandrine Blancke joue Paulette, sa femme, et les lettres qu’ils s’échangent racontent en creux un couple qui se délite pendant que l’Histoire bascule.
Pour prolonger ce vertige sur la banalité du mal, le roman de Jonathan Littell reste une claque difficile à oublier.
Les Bienveillantes, Jonathan Littell → voir sur Amazon
Lien affilié Amazon. En tant que Partenaire Amazon, je réalise un bénéfice sur les achats remplissant les conditions requises.
Marre a une méthode bien à lui. Il tourne sur les lieux réels, en lumière naturelle, et laisse ses acteurs improviser une grande partie des dialogues à partir d’une simple situation. Le résultat a quelque chose de documentaire, comme si la caméra s’était glissée dans le présent de ces années-là au lieu de les juger avec notre recul confortable. C’est déstabilisant, et c’est voulu.
Le film a décroché le prix du scénario au dernier Festival de Cannes, et on comprend pourquoi. La critique a sorti les comparaisons lourdes, Lacombe Lucien de Louis Malle, Les Bienveillantes de Jonathan Littell. Ce n’est pas usurpé. On pense à cette fameuse banalité du mal, celle qui ne hurle pas mais qui remplit des formulaires.
Alors oui, c’est glaçant, et ça ne vous lâche pas une fois sorti de la salle. Ce n’est pas un film qu’on va voir pour se détendre un dimanche soir. Mais si vous aimez le cinéma qui gratte, qui refuse les gentils et les méchants bien rangés, celui-là vous attend. Prévoyez juste de ne pas avoir le cœur trop léger en entrant.
Crédit photo : Les Films du Worso / Diaphana Distribution





