
Vous connaissez tous Jane Eyre, au moins de nom. La gouvernante, le sombre M. Rochester, le manoir de Thornfield, et là-haut, enfermée dans les combles, une femme qui hurle et met le feu aux rideaux. Bertha Mason. La folle. Celle dont personne n’a jamais demandé l’avis.
Lilia Hassaine, elle, le lui demande enfin.
Dans Je, son quatrième roman paru le 20 août chez Gallimard, la romancière prend le monstre du grenier et lui rend un nom, une enfance, une voix. Antoinette Cosway. Une jeune Créole de la Jamaïque, en 1831, élevée dans la lumière et les couleurs, qu’un mariage arrangé livre à un aristocrate anglais froid et calculateur. On la traîne sous le ciel gris de l’Angleterre. On la coupe de tout. Et petit à petit, à force d’être dépossédée de sa langue, de son argent, de son prénom même, elle devient exactement ce qu’on avait décidé qu’elle serait : folle.
Ce qui frappe, c’est la mécanique. Hassaine ne raconte pas une crise de démence, elle raconte une fabrication. L’emprise, le gaslighting avant l’heure, la façon dont une société entière se met d’accord pour juger « nerveuse » et « excessive » une femme qui n’a fait que refuser sa cage. Rochester, dans cette version, n’a plus rien du héros byronien romantique. C’est un manipulateur, point. Et le colonialisme fait le reste du sale boulot.
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C’est écrit dans une langue classique, tenue, presque XIXe, ce qui rend le propos encore plus efficace : on croit lire du Brontë et on lit une charge très actuelle sur la domination. Le jury Goncourt ne s’y est pas trompé, le roman figure dans sa première sélection, avec Giono et Interallié dans la foulée.
Il y a quand même une réserve, et elle est de taille. Tout ça, Jean Rhys l’a déjà fait. En 1966, La Prisonnière des Sargasses donnait précisément la parole à cette même Antoinette, avec cette même idée de réhabilitation. Certains crient donc au recyclage, et ils n’ont pas complètement tort sur le principe.
Sauf que le roman se tient tout seul, sans qu’on ait besoin d’avoir lu Rhys ni même Brontë. Il se dévore, il émeut, il agace au bon endroit. Pour un peu moins de trois cents pages et vingt et un euros, c’est un très beau moment de lecture, et l’un des titres de cette rentrée dont on reparlera en novembre. À vous de voir de quel côté du grenier vous voulez vous placer.
Crédit photo : Gallimard





