Il y a des romans dont tout le monde parle avant même de les avoir ouverts. Lazar, le deuxième livre du Suisse Nelio Biedermann, est de ceux-là. Paru en français chez Belfond à la fin de l'été, traduit de l'allemand par Rose Labourie, il traîne derrière lui une réputation de phénomène: plus de trente langues, un carton en Allemagne et en Suisse, et un auteur né en 2003 qui n'avait pas vingt-trois ans quand le manuscrit est parti chez l'éditeur.
On pourrait s'arrêter à l'anecdote de l'enfant prodige. Ce serait rater l'essentiel.
Lazar, c'est l'histoire d'une famille. Aristocrates hongrois, les Lazar traversent le vingtième siècle comme on encaisse une série de gifles: la fin de l'empire austro-hongrois, deux guerres, la dépossession des terres et des biens, les persécutions, la fuite, encore la fuite, et pour finir l'exil en Suisse. Trois générations racontées par un descendant qui reconstitue sa propre lignée à coups de souvenirs, de trous de mémoire et de légendes familiales plus ou moins vraies.
Ce qui frappe d'abord, c'est le ton. Biedermann mêle la violence de l'Histoire à une vraie poésie et à un humour corrosif qui empêche le récit de sombrer dans la grande fresque solennelle. On pense tantôt au réalisme magique, tantôt à une chronique très terre à terre. Rose Labourie, à la traduction, réussit le pari délicat de rendre cette voix à la fois ample et farceuse, ce qui n'allait pas de soi.
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Alors, chef-d'oeuvre? Pas tout à fait. Les lecteurs les plus enthousiastes saluent le souffle, le culot, la maturité de l'écriture. Mais plusieurs pointent la même réserve, et elle est fondée: le tempo file trop vite. Trois générations en quelques centaines de pages, ça oblige à survoler des destins qu'on aurait aimé voir s'installer. Certains personnages passent comme des trains lancés à pleine vitesse. On les devine formidables, on n'a pas le temps de s'y attacher.
Ça reste une sacrée lecture. Pour qui aime les sagas familiales, les Mitteleuropa déchirées et les romans qui brassent un siècle entier sans jamais se prendre au sérieux, Lazar tient largement ses promesses. Et puis il y a cette évidence un peu agaçante: à vingt-trois ans, ce garçon écrit déjà mieux que beaucoup d'auteurs qui ont le double de son âge.
On en reparlera, c'est certain.
Crédit photo : Belfond



