
Il y a des albums qu’on referme en silence, parce qu’on a l’impression d’avoir lu une lettre qui ne nous était pas destinée. L’Insensé, paru le 2 octobre chez Dargaud, fait exactement cet effet-là.
Manu Larcenet, vous le connaissez forcément, même sans le savoir. C’est l’homme du Combat ordinaire, de Blast, de l’adaptation sidérante du Rapport de Brodeck, et plus récemment de La Route de Cormac McCarthy. À chaque fois, il descend un peu plus profond. Là, il descend au fond de lui-même.
Le pitch tient en une phrase et pourtant il serre la gorge. Un vieil homme solitaire écrit à ses enfants qu’il a abandonnés il y a longtemps. Il essaie de leur expliquer sa vie, son rapport au dessin et à la nature, son isolement, sa maladie, ses regrets. 176 pages pour tenter de réparer ce qui ne se répare sans doute pas.
Ce qui frappe d’abord, c’est le dessin. Larcenet n’a jamais aussi bien dessiné la lumière, les arbres, les murs d’une maison qui tombe doucement en ruine. On passe de planches sombres, presque étouffantes, à des pleines pages lumineuses où un simple coquelicot occupe tout l’espace. Le contraste raconte déjà l’histoire à lui seul.
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Et puis il y a cette voix. Celle du vieil homme qui parle à des enfants qui ne répondent pas, qui ne liront peut-être jamais. Larcenet évite le piège de la confession larmoyante. Son personnage est dur, parfois détestable, souvent drôle d’un humour grinçant, et c’est précisément ce qui le rend bouleversant. On ne lui pardonne pas tout, mais on reste avec lui jusqu’au bout.
La critique ne s’y est pas trompée. Télérama parle d’un grand livre, Les Inrocks d’une BD à la fois sombre et lumineuse, et un peu partout on lit le mot tour de force. Pour une fois, ce n’est pas exagéré.
Alors oui, c’est un gros pavé à 27 euros, et non, ce n’est pas une lecture légère pour la plage. C’est même tout le contraire. Mais si vous aimez les livres qui vous laissent un peu différent qu’avant de les ouvrir, celui-là est fait pour vous.
Larcenet signe là une œuvre qui parle de la mort, du temps perdu et de ce qu’on lègue vraiment aux siens. Et il le fait sans jamais donner de leçon. C’est rare, et c’est précieux.
Crédit photo : Dargaud





