AnimauxÉcologieIdéesPhilosophie / SociologieSciences & Nature

« Voir son steak comme un animal mort »

Posté par Beaumont 19 février 2018 0 commentaire

Beaucoup de gens aiment les animaux. Ils ne supportent pas de les voir souffrir et mourir, et pourtant ils conservent un régime alimentaire qui exige de les faire souffrir et de les tuer. Comment expliquer une telle contradiction ? C’est à cette explication du « paradoxe de la viande » que s’attelle le philosophe Martin Gibert, chercheur en éthique à l’université de Montréal, dans son livre Voir son steak comme un animal mort, publié chez Lux Éditeur en 2015. L’ouvrage remplit à la perfection les deux missions que l’auteur s’est donné. D’une part, offrir une synthèse des arguments défendant le véganisme. D’autre part, trouver les causes psychologiques et sociales qui expliquent la résistance de l’idéologie pourtant peu convaincante qui s’oppose au véganisme : le carnisme.

Dans son introduction, l’auteur exhibe les postulats de son livre et clarifie quelques concepts.

Et de façon apparemment déroutante, il commence par un aveu coupable : « j’aime la viande » (p.9). Loin de se contredire, cet aveu renforce la position végane : 1) le véganisme est un choix moral et politique plus qu’une sensibilité, et qui fait de la justice une priorité par rapports à nos goûts personnels dans nos choix de consommation. 2) C’est le choix d’une philosophie rationaliste, qui ne se laisse pas dicter ses préceptes par les seules émotions. L’auteur se situe ainsi dans la droite ligne du pionnier de l’éthique animale Peter Singer, qui dans la Libération animale s’empressait d’affirmer qu’il n’aimait pas spécialement les animaux.

M. Gibert clarifie ensuite la notion de véganisme en la distinguant du végétalisme. Ce dernier est simplement un régime alimentaire sans produits animaux, qui peut être adopté pour des raisons de santé. Le véganisme est une doctrine morale, qui affirme que « s’il est possible de vivre sans infliger de souffrance non nécessaires aux animaux, alors nous devrions le faire » (p. 10).

Être végane pour les animaux

Le premier chapitre intitulé « le consensus en éthique animale » entend montrer que « lorsque c’est pratiquement faisable, il existe un impératif moral de devenir végane » (p.62).

D’abord, M. Gibert nous rappelle à quel point le spécisme – qui consiste à fonder la différence de valeur et donc de traitement entre les animaux non humains et les humains sur une différence de nature infranchissable entre les deux – peut aujourd’hui être regardé comme une erreur et une faute par la science. En effet, des travaux de Darwin à la déclaration de Cambridge sur la conscience animale en 2012, les scientifiques les plus spécialisés réfutent point par point toutes les croyances métaphysiques qui ont servi à justifier notre cruauté. Ainsi la déclaration de 2012 s’achève par ces mots, que cite l’auteur : « les humains ne sont pas les seuls à posséder les substrats neurologiques de la conscience. Des animaux non humains, notamment l’ensemble des mammifères et des oiseaux ainsi que de nombreuses autres espèces telles que les pieuvres, possèdent également ces substrats neurologiques ».

Ensuite, si la science nous montre que de fait il n’existe pas de différence significative entre les humains et d’autres animaux du point de vue de la conscience comme capacité à ressentir de la souffrance, quelles conséquences morales faut-il en tirer ? On retrouve en éthique animale les trois mouvements principaux de la philosophie morale contemporaine : l’éthique des vertus, l’éthique des droits et le conséquentialisme. Malgré leurs différences, M. Gibert montre d’abord que ces trois doctrines morales ont pu servir de logique argumentative forte en éthique animale : soit par la dénonciation d’une cruauté indigne de l’homme en éthique de la vertu (Mathieu Ricard) ; soit par l’octroi de droits à la vie et à la liberté chez les partisans des droits des animaux (Tom Regan) et de l’abolitionnisme (qui défend l’idée d’une abolition de la propriété des animaux par les humains, comme chez Gary Francione) ; soit par la norme utilitariste d’une diminution de la souffrance de tous les êtres « sentients » (Peter Singer). L’auteur tire ensuite les conséquences de ces trois approches en affirmant que chacune d’elle doit logiquement conduire à adopter le véganisme.

Enfin, le véganisme peut tirer parti de ces trois logiques argumentatives distinctes pour répondre aux diverses objections dont il est de façon récurrente la cible. M. Gibert montre 1) que le plaisir gustatif des humains ne pèse pas bien lourd dans la balance ; 2) que le flexitarisme, qui consiste à manger peu de produits animaux mais à s’autoriser des écarts de temps en temps, pêche par manque de transparence et d’efficacité dans la lutte ; 3) que le welfarisme, selon lequel il suffit d’améliorer les conditions d’élevage des animaux pour respecter leur bien-être, ne respecte pas les requisits minimaux de toute éthique animale conséquente ; 4) que l’objection contractualiste, selon laquelle seuls les humains peuvent faire l’objet de considération morale car eux seuls peuvent nouer des contrats réciproques, n’est pas convaincante non plus car elle conduirait à ne pas respecter la minorité des humains qui ne peuvent pas contracter et se comporter comme des sujets moraux (enfants, handicapé.e.s, etc.).

Par conséquent, au terme de ce premier chapitre, le « véganisme pragmatique » prôné par M. Gibert, qui ne sacralise pas la vie mais entend réduire autant qu’il est possible la souffrance de tous les êtres sensibles, s’impose comme une position morale forte et convaincante que tout individu soucieux de justifier sa conduite devrait prendre en compte.

Être végane pour la planète

Le deuxième chapitre montre que si on veut éviter la catastrophe climatique, alors on doit devenir végane. Ce faisant, il fait du véganisme une pratique qui dépasse largement la seule problématique de l’éthique animale. En effet, après avoir rappelé quelques données alarmantes sur la réalité de la catastrophe climatique et sur la psychologie des décideurs et des consommateurs qui ne font rien pour l’endiguer, M. Gibert insiste sur la responsabilité de l’exploitation et de la consommation des animaux dans cette crise. Ainsi, l’élevage d’animaux émet 14,5 % des gaz à effet de serre. C’est le premier facteur de réchauffement, devant les transports ou les industries. Il faut 25 kg de végétaux et 15400 litres d’eau pour produire 1 kg de bœuf, soit ce que consomme un Britannique en 10 jours seulement. Quand on sait qu’il y a un milliard de malnutris dans le monde, et des pénuries d’eau de plus en plus menaçantes ! Pas étonnant ainsi que le Britannique omnivore ait une empreinte C02 de 7,19 kg par jour, contre 2,89 pour un végane. Le véganisme s’impose alors comme l’acte le plus efficace pour résoudre les problèmes de climat et de nutrition dans le monde, bien plus efficace que de manger bio ou de manger local. L’exemple de Paul Watson, ancien dirigeant de Greenpeace, illustre cet éco-véganisme adopté pour des raisons exclusivement écologiques.

La dissonance cognitive.

Le chapitre 3 sur la « dissonance cognitive » constitue le cœur de l’ouvrage. Le psychologue Léon Festinger définissait ce concept comme « l’inconfort qui vous saisit lorsque deux de vos croyances, ou une croyance et un comportement, entrent en contradiction » (p.110). Il l’avait élaboré en étudiant les réactions de millénaristes ayant prédit l’apocalypse pour le 21 décembre 1954. Après que leur prédiction fut démentie par les faits, ils ont immédiatement atténué l’ampleur de leur erreur en inventant de nouvelles croyances pour justifier que l’apocalypse n’ait pas eu lieu : Dieu avait entendu leurs prières et les avait épargnés.

On peut appliquer ce concept à nos choix de consommation. La plupart des gens mangent de la viande alors qu’ils disent aimer les animaux et ne pas supporter leur souffrance. S’appuyant sur de nombreuses études, M. Gibert fait la liste des justifications rétrospectives par lesquelles les omnivores arrivent à surmonter cette contradiction et l’inconfort psychologique qui en résulte. Ainsi, ils ont tendances à dénier aux animaux l’aptitude à la conscience ou à la souffrance au moment de passer à table ; ou à invoquer la nécessité des protéines animales pour la santé – on sait depuis un moment que c’est faux ! ; à se désengager moralement en disant : « ça ne dépend pas de moi, mais des pouvoirs publics, de l’industrie agro-alimentaire, etc. » ; ou encore à discréditer les véganes comme étant des sectaires ou de dangereux extrémistes ; à confronter la souffrance animale à « des problèmes plus graves », comme s’il était impossible de les traiter conjointement ; à invoquer un sophisme naturaliste : « se bouffer les uns les autres, c’est la loi de la nature » ; ou enfin un sophisme culturaliste : « c’est notre culture, nos traditions ! On ne va pas détruire la belle gastronomie française ! ». Autant de justifications que les arguments les plus élémentaires de l’éthique animale n’ont aucune peine à balayer d’un revers de la main, mais que les omnivores pourtant avertis déclament sans cesse, comme pour se persuader eux-même qu’ils ne sont pas des criminels.

La fin du chapitre esquisse un nouvel argument pour expliquer pourquoi toutes ces justifications, n’assumant que la fonction psychologique de supporter la dissonance cognitive, sont si difficiles à combattre pour les véganes : c’est qu’elles sont relayées et renforcées par une système idéologique qui les présente partout comme crédibles, et invisibilise a contrario les arguments véganes : le « carnisme ». Ce concept idéologique et sociologique ouvre la voie à une nouvelle approche de la question du véganisme : celle du chapitre suivant qui consiste à en faire un mouvement politique de lutte contre la domination et l’oppression.

Être végane pour les humains.

Tous les défenseurs de la cause animale ont déjà du subir les foudres des philanthropes de circonstance : « Mais vous ne pouvez pas mettre les animaux au-dessus des hommes ! » ; ou encore : « Il y a des priorités ! Vous ne pouvez pas penser à la souffrance animale quand 1 milliard d’humains souffrent de la faim ! », comme si eux-même faisaient d’ailleurs quelque chose pour diminuer la faim dans le monde…

Martin Gibert s’emploie dans le dernier chapitre à contrer ce reproche d’anti-humanisme et à montrer que « le véganisme est un humanisme ».

Il commence par différencier un humanisme métaphysique exclusif, qui s’attache à séparer l’essence de l’homme de celle de tous les autres animaux, afin de pouvoir légitimer l’oppression des seconds par le premier ; et un humanisme moral inclusif, qui consiste à défendre les valeurs de respect, d’égalité et de bienveillance qui doivent protéger toutes celles et ceux qui sont exposé.e.s à la violence – animaux y compris.

Or, il est aisé de montrer qu’en la matière les véganes sont à la pointe ! Non seulement ils sont les seuls à faire preuve d’une empathie assumée envers tous les animaux sentients, mais toutes les études menées montrent qu’ils sont également les plus sensibles envers les autres humains. Ainsi on rencontre moins de sexistes et de racistes chez les véganes. L’empathie n’obéit pas à la règle des vases communiquant. Au contraire, plus on en a pour les animaux, plus on a de chances d’en avoir pour les humains.

Dès lors, on comprend pourquoi le combat végane doit être pensé dans le cadre d’une « théorie de l’intersectionnalité », concept issu du combat des Afro-américaines pour penser ensemble l’anti-racisme et le féminisme. Toutes les oppressions – celles des femmes, celles des racisé.e.s, celle des animaux – ont une logique commune : hiérarchiser les êtres pour se donner le droit de maltraiter celles et ceux qui sont en bas de l’échelle. Au contraire, insister sur les similarités entre les humains et les animaux conduit toujours à penser la commune condition de tous les humains entre eux. Il serait donc contradictoire d’être antispéciste et raciste en même temps.

En somme, toutes les luttes contre les oppressions vont dans le même sens ; un sens que l’auteur politise à l’extrême en disant que l’ennemi commun est toujours une idéologie de droite, qui valorise l’obéissance à l’autorité et à la tradition et légitime les hiérarchies sociales : sexisme, racisme, et donc carnisme. Louise Michel, que cite l’auteur, l’avait déjà compris :« Plus l’homme est féroce envers la bête, plus il est rampant devant les hommes qui le dominent ».

Une politique de gauche doit donc absolument intégrer le combat végane à ces autres combats. Ils dessinent tous un même sens de l’histoire : celui d’un déclin progressif – trop progressif – de la violence et de l’injustice dans le monde, comme le montre Steven Pinker dans son ouvrage The Better Angels of Our Nature (2011). Certes, pour les animaux, les chiffres ne vont pas dans ce sens : jamais les humains n’ont assassiné autant d’animaux chaque année. Cependant, jamais les idées véganes n’ont eu autant d’audience et de légitimité qu’aujourd’hui. Et les non-véganes aussi, en attendant de le devenir, sont invités à en faire la propagande…

Laisser un commentaire

Vous aimerez aussi