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Un petit tour à l’ère victorienne avec M-A. Murail : Miss Charity

Posté par Ju le Zébu 28 novembre 2017 0 commentaire

Chez Berthine, nous nous sommes rendu.e.s compte que nous sommes quelques un.e.s à avoir dernièrement lu ou relu Marie-Aude Murail. Découverte pour certain.e.s, relecture pour d’autres, vous aussi vous avez peut-être lu et adoré certains de ses ouvrages (ou tous!). Pour ceux qui ne la connaîtraient pas encore (et il n’est jamais trop tard pour tomber dedans), il s’agit d’une « écriviatrice » des plus prolifiques et dont la bibliographie est bien longue à défiler. Marie-Aude Murail écrit depuis l’enfance et a débuté dans la littérature « jeunesse » en 1985 avec Passage. Elle-même lors d’une rencontre déclarait que son public allait de cet âge-là, en désignant une petite fille d’environ sept ans, à celui-là, en serrant la main d’une dame sans âge et aux cheveux blancs. Avec une maîtrise pleine de ce qu’est l’écriture, elle touche à tous les univers, toutes les ambiances mais toujours pour mettre en avant les caractéristiques de ses personnages et de leurs trajectoires. Ils ont pour point commun d’être en décalage avec le monde dans lequel ils évoluent, un peu perdus parfois, et surtout portent en eux une sacrée force de subversion ! Touchant, drôle, émouvant (aux larmes par moments), le style de Marie-Aude Murail ne saurait que vous charmer. On devient boulimique de ses mots et de la vie qu’ils créent. Elle-même est un personnage à part entière, chemise et cravate masculine, une énergie débordante lorsqu’elle est en « mode représentation », la voir est autant un plaisir que de la lire. Elle est sa propre histoire !

L’un de ses auteurs favoris (heavenly father) n’est autre que le grand Dickens. Elle m’a confié lors d’une dédicace que lire des auteurs de l’époque victorienne est sa cour de récré. Car les contemporains sont parfois bien fatigants. Le livre que je faisais parapher était justement Miss Charity. Allons donc faire un tour dans l’Angleterre victorienne !

J’aime assez moi aussi fréquenter la cour de récré du XIXeme en littérature anglaise. Miss Charity est une véritable crème (sans rien d’écœurant comme dans les desserts), tout simplement un délice que vous ayez un faible ou non pour les rues poussiéreuses du Londres miséreux ou l’organisation de bals.

Il s’agit de la biographie romancée de Charity Tiddler, jeune aristocrate qui deviendra illustratrice (de lapins, souris, cochons et autres) et auteure, inspirée par Béatrix Potter. Dans un univers où les enfants sont surtout apprécier pour leur silence et leur absence, la jeune Charity développe dans le fond de sa nursery un goût prononcé et déjà bien scientifique pour l’étude, l’élevage et parfois le sauvetage (plus ou moins réussi dans ses débuts) d’animaux en tout genre (à savoir lapins, crapauds, souris, oiseaux…). Au milieu de cette ménagerie et d’autres observations du monde végétal et animal elle acquiert un véritable savoir jumelé à un talent pointilleux de sa représentation picturale. Elle n’excelle cependant pas vraiment dans les arts plus classiques destinées au beau sexe. En effet, ni la danse ou la conversation mondaine ne lui conviennent. Fort timide en public, mal à l’aise dans son corps à l’adolescence, Miss Charity est une excentrique qui pourtant ne se rebelle pas dans la violence. Au contraire, elle se crée sa propre place dans cette société où elle est née. Elle devient la grande amie des plus petits qui lui réclame des tours avec ses drôles d’animaux et plus tard des histoires. Et les plus grands ne savent pas vraiment se passer d’elle non plus. Ne faut-il pas quelqu’un de complètement décalé pour signaler aux autres quel est le « droit » chemin ?

Charity parvient à ses fins sans troubler complètement l’ordre établi. Elle publiera des livres, gagnera sa vie (largement) sans blesser son entourage que cela dépasse complètement et l’étiquète dès ses vingt ans de « vieille fille ».

Marie-Aude Murail dépeint d’une part avec énormément d’humour l’ordre établit et souvent absurde dans son protocole. La répétition de certains leit motiv est un clin d’œil pour le lecteur avec lequel se crée un lien de profonde réciprocité. La récurrence des personnages et de leurs traits de caractère significatifs est aussi un moyen de choyer et rire de ce monde. Ils sont tous très attachants, soit pour leur intelligence, leur bêtise ou bien leur compassion, à tous les niveaux. Marie-Aude Murail se réclame de la « ligne claire », on les reconnaît rapidement à leurs mimiques, gestes, tics ou bien intonation.

Cependant, biographie romancée ne signifie pas « tout rose » et « mignon embelli ». Bien au contraire, l’auteure a su dépeindre la rudesse et l’intolérance de cette aristocratie londonienne et le profond mal-être qu’elle entretient chez son personnage principal. Miss Charity bien que solitaire souffre de sa solitude et frôle régulièrement à partir de l’adolescence de symptômes qui pourraient se rapprocher de la dépression.

Le roman est tissé d’intertextualités et références à de nombreux auteur.e.s du siècle. On savoure la rencontre avec Oscar Wilde ou bien une scène qui ressemble drôlement à Jane Eyre. Pour les plus jeunes, cela représente une belle ouverture et découverte de ces textes. Pour les plus matures, c’est un plaisir de rencontrer et reconnaître ces bons amis de cette fameuse cour de récré.

Miss Charity, Marie-Aude Murail, 2008, L’Ecole des Loisirs, 15€

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