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Nicolas Delesalle – “Le mot d’ordre de Stéphane Hessel “Indignez-vous” a été un petit peu trop pris au sérieux”

Posté par Gomasio 16 décembre 2017 2 Commentaires

 

Pour celles et ceux qui ne te connaissent pas, peux-tu te présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Nicolas Delesalle, j’ai 45 ans, je suis journaliste et j’ai écrit 3 bouquins.

 

Tu as récemment abandonné ton travail de Grand Reporter à Télérama pour te lancer en tant que rédacteur en chef dans un projet tout nouveau “Ebdo” dont le numéro zéro sortira le 12 janvier. Comment fait-on pour trouver le courage de changer de vie ?

On hésite beaucoup. J’ai hésité pendant 15 jours, en changeant d’avis toutes les minutes. J’avais un boulot en or à Télérama, on me demandait de faire le tour du monde et de raconter des histoires, j’avais carte blanche… Quand j’ai rencontré Patrick de St Exupéry qui est directeur de la rédaction à Ebdo, il m’a dit “Tu t’es bien amusé pendant 15 ans, c’est peut-être le moment de transmettre, de se mettre plus dans l’ombre et d’aider les autres à faire des super papiers”. Ça m’a touché comme argument. Y avait le côté lancement d’un nouveau truc, de quelque chose qui n’existe pas, une espèce de folie, tu dois créer une équipe, créer un journal… tout ça c’est super enthousiasmant. Le boulot de reporter, c’est un travail un peu égoïste, pour ma part, j’étais un électron libre, je participais pas trop à la vie de la rédaction. En fait j’avais envie d’être un peu moins concentré sur mes histoires et plus aller vers un projet d’équipe. J’ai quand même fini par tirer à pile ou face. Rédac chef, journaliste, ce sont deux boulots super intéressants, c’est vraiment un choix de luxe. Y en a un que j’ai fait pendant 15 ans, y a un moment il faut partir découvrir de nouveaux horizons, des surprises. Comme dans Le Goût du large (ndlr : son deuxième livre), à l’échelle de ma vie de journaliste.

 

Le métier de journaliste est très souvent pointé du doigt aujourd’hui pour de nombreuses raisons. On leur reproche souvent leur manque de rigueur ou d’impartialité. Mais un média peut-il être neutre ?

Non, absolument pas. En revanche, je pense qu’un média peut être libre, indépendant. Ce qui n’est pas le cas de beaucoup de médias aujourd’hui qui sont dans les mains de quelques milliardaires en France. Cela ne veut pas dire que les journalistes ne font pas leur boulot mais malgré tout, il y a cette espèce de chape au-dessus. La pub par exemple : quand t’as de la pub, ben t’as une cible et quand t’as une cible, même inconsciemment, t’écris un peu pour cette cible. Et quand tu n’en as pas, t’écris pour tout le monde en fait. Donc je ne pense pas qu’on puisse être neutre, je ne pense pas qu’on doive l’être d’ailleurs, il faut pouvoir s’engager, avoir des positions. Je ne crois pas à l’objectivité, y a un accident de bagnole, y a 5 personnes qui le voient, y aura 5 témoignages différents. Cependant, elle reste un horizon à atteindre, malgré les biais de nos histoires personnelles. Là-dessus je pense qu’Ebdo diffère parce qu’il n’y a pas de pub, il n’appartient à personne à part à lui-même… il y aura une grande liberté pour aborder tous les sujets.

 

Je vais rebondir sur l’exemple de l’accident de voiture, c’est le début de ton troisième livre qui sort le 10 janvier Mille soleils que j’ai eu la chance de lire en avant-première. Contrairement aux deux précédents, où tu narrais à la première personne en racontant des événements qui t’étaient arrivés, tu as choisi ici de raconter une histoire. Est-elle inventée de toutes pièces ?

Alors, le premier de mes livres passait pour être une autobiographie, pourtant l’exergue de Boris Vian “Cette histoire est vraie puisque je l’ai inventée” n’était pas là pour rien. Beaucoup de ces souvenirs d’enfance ont donc été réécrits, de toute façon, la mémoire se charge toujours de les réinventer. Le deuxième était beaucoup plus un récit de ce qui m’était arrivé en reportage. Quant à celui-ci, cet accident m’est bien arrivé, en Argentine. Il y a eu un mort, j’étais vraiment à la place à côté du mort et j’ai vraiment marché des kilomètres.
Il faut savoir qu’à chaque fois que je racontais cette aventure, on me disait “putain on dirait un film ton truc”, moi je sais pas faire des films donc j’en ai fait un livre. À partir de là, il fallait m’en libérer totalement, donc j’ai inventé ces 4 personnages (ndlr : Wolfgang, Vadim, Simon et Alexandre) qui ne sont pas du tout ceux qui étaient vraiment dans la voiture, y compris moi, je ne suis pas du tout Simon. J’ai inventé aussi un personnage féminin qui est très important dans le livre. Il y a 4 mecs qui subissent et une femme qui choisit. On écrit jamais à partir de rien mais cet accident que je raconte est très loin de ce qu’il s’est passé. La trame est réelle, les horaires, les lieux. On a bien croisé une routarde trois minutes avant l’accident mais on ne l’a jamais revue. Finalement le personnage qui ressemble le plus à ce qu’il était, c’est celui qui est décédé, parce que je voulais lui rendre hommage. Mais Mille Soleils est un vrai roman, ce n’est pas un récit.

 

Et du coup comment as-tu construit les personnages, y a-t-il un peu de toi dans chacun d’entre-eux ?

Hm, le problème quand tu mets un peu de toi dans chacun de tes personnages, c’est qu’ils sont tous un peu les mêmes, ça peut être un défaut quand tu commences dans la profession d’écriture. Certes, y a forcément un peu de toi, mais y a aussi les récits des autres, les gens que tu croises… Et puis quand même, dans la vie très vite tu comprends que ce que tu penses c’est pas forcément la vérité, parfois tu en es même très loin. Finalement, c’est grâce aux autres que tu construis des personnages.

Par ailleurs, et c’est sûrement pour ça que tu poses la question, les gens qui te connaissent dans la vraie vie ne vont pas avoir la même lecture que les lecteurs lambdas. Ils vont chercher dans le bouquin ce qui est toi, ça fausse la lecture. De la même manière, j’ai fait lire le bouquin aux 3 personnes qui étaient dans la voiture avec moi et à la fille de Alain de Belfond (qui est décédé), et évidemment leur lecture était biaisée. Malgré tout, toutes leurs réactions furent très élégantes, très respectueuses. Personne ne m’a demandé de changer quoi que ce soit… si ce n’est sur le contenu scientifique finalement (rires).

 

Tu es connu pour ta maîtrise des tweetstory sur Twitter (des histoires racontées en plusieurs tweets qui se succèdent). Aujourd’hui tu es beaucoup moins actif sur le réseau, y a-t-il une raison ?

Twitter, c’est un peu un amour déçu. C’était un vrai bol de liberté au début, des gens de tous les coins, de toutes les professions pouvaient s’exprimer de façon très libre et souvent très drôle. Ça m’a permis d’expérimenter les tweetstory, dès 2011 :  je racontais ce que j’avais l’habitude de raconter à mes potes en revenant de reportage, à tout le monde. Aujourd’hui, je fuis un peu Twitter. C’est comme si le mot d’ordre de Stéphane Hessel “Indignez-vous” avait été un petit peu trop pris au sérieux : tout le monde s’indigne de tout… et du coup ne s’indigne de plus rien en fait. C’est en permanence des attaques ad hominem… J’ai l’impression d’une hystérie collective.

Tous les gens qui participent à Twitter aujourd’hui ne sont probablement pas des mauvais bougres mais j’ai l’impression que ce réseau nous rend tous bêtes, impatients, injustes. On condamne, on juge en permanence, on ne cherche plus à comprendre. Je suis un peu désemparé face à ce qu’est devenu Twitter. Pour ma part, je ne raconte plus de tweetstorys, c’est fini, je me contente de retweeter des papiers que je trouve intéressants ou bien j’utilise cet outil pour faire parler un peu d’Ebdo.

 

Tu peux nous donner une musique à écouter, un livre à lire, et un film à voir ?

Je vais commencer par le dernier film que je suis allé voir qui est Coco, le dernier Pixar. Perso, je suis un peu une lopette devant les Pixar, j’ai pleuré encore une fois. J’ai adoré les couleurs. J’ai adoré comment on parle de la mort à la mexicaine et pas à la française : mes filles sont sorties du film en mode “la mort c’est moins relou que prévu”.

En musique, je suis en train de réécouter en boucle Le Phare de Yann Tiersen.Très souvent, je suis totalement désemparé face aux émotions que me procure la musique qui est pour moi le premier art avant la littérature et le cinéma. Yann Tiersen ça va, ça me rend triste mais je contrôle.

En livre : Hiver à Sokcho de Elisa Shua Dusapin. C’est magnifique de sensualité : c’est une jeune femme qui tombe un petit peu amoureuse d’un dessinateur d’âge mûr, en Corée du Sud. C’est un bouquin très court, il se passe rien du tout, surtout pas une histoire d’amour mais c’est super beau, super bien écrit.

 

2 Commentaires

roux 27 décembre 2017 at 19 h 24 min

Un article plaisant et qui donne tout simplement envie de livre les livres cités.

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Mille soleils – Ma collection de livres 11 janvier 2018 at 19 h 12 min

[…] critiques Babelio Berthine magazine (entretien avec l’auteur) L’Etudiant autonome Blog Libellule […]

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