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Les féministes ont-elles de l’humour?

Posté par MaryCherryTree 22 août 2017 0 commentaire

spoiler alert: la réponse est « oui »

 

“On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde”. La fameuse phrase de Pierre Desproges, prononcée en 1982 lors d’une émission France Inter Le Tribunal des Flagrants Délires  est utilisée aujourd’hui à tort et à travers, jusqu’à en perdre son sens.  A la suite des attentats du 7 janvier 2015 visant le magazine Charlie Hebdo, les débats sur l’humour et la liberté d’expression ont pris une place importante dans les médias. Ainsi, des arguments tels que « on ne peut plus rien dire sans offenser quelqu’un maintenant » reviennent régulièrement sur le tapis, aussi faux soient-ils.

En effet, la racine même de cet argument serait qu’à l’époque, on pouvait faire librement des blagues sur tou.te.s, sans qu’elles soient perçues comme racistes/homophobes/sexiste etc. Ben ouai, Michel Leeb faisait bien des sketchs sur les noirs et Coluche des blagues sur les arabes, et ça passait !

Sauf qu’il est important de nuancer ce non-argument. Premièrement, ce n’est pas parce que ce n’était pas dit et diffusé dans les médias que l’offense de certain.e.s n’était pas bien là ! Au fond, qu’est-ce qu’on en sait ? De nos jours, avec le développement des réseaux sociaux notamment, il est bien plus facile de faire entendre sa voix pour critiquer tel.le ou tel.le humoriste et indiquer que l’on ne trouve pas ça drôle et que ça nous heurte.

Ensuite, n’oublions pas que l’humour n’est pas simplement une histoire de phrase placée ici ou là ; dans n’importe quelle situation, le comique évolue dans un contexte particulier. Il y a donc le public qui est à prendre en compte (il est d’ailleurs souvent un peu trop pris en compte, d’où la citation de Desproges qui est utilisée et sortie de son contexte ad nauseam dans les débats sur le sujet) , mais aussi et surtout celui ou celle qui fait la blague. Autrement dit, l’humour est avant tout une histoire d’intention et de contexte. Quelle est votre intention lorsque vous faites cette blague ? Est-ce vraiment faire rire, ou y a-t-il quelque chose d’autre ?

Si je suis certaine que mon interlocut.eur.rice n’est pas sexiste, ou homophobe, ou raciste, c’est-à-dire s’iel est clair sur ses intentions, alors je rirai à son second degré, que je percevrai comme tel. Un homme comme Coluche, activement engagé dans la lutte contre le racisme et qui riait de tout le monde, ne peut donc pas être comparé à un Dieudonné dont les « blagues » ne visaient que les juifs et qui tenait des propos flous au-delà de ses spectacles. En fait, le second degré n’en est un que si le premier degré a été entièrement balayé.

Je suis féministe, et si vos blagues sur le harcèlement, sur le viol, sur les femmes au foyer ou sur les règles ne me font pas rire c’est que je ne peux pas être certaine que votre humour soit dénué d’une véritable pensée sexiste ; ainsi, votre second degré n’est tout simplement pas réussi. Mais si je suis certaine de votre position sur le sujet alors je rirai sûrement beaucoup (parce que je suis bon public). L’humour noir n’est drôle en somme que s’il est bien fait!

Je suis féministe, et ceci ne me fait pas rire

 

Dans la question des « féministes qui n’ont pas d’humour », il y a un mot qui revient souvent, et c’est le terme de « troll ». Mais si, vous savez, ces petits rigolos qui s’amusent à écrire des messages ou des commentaires très agressifs pour provoquer un débat enflammé sur internet, mais c’est « juste pour rire » ! Sauf que disons-le très clairement : faire des menaces de viol et/ou d’agressions en tout genre à des inconnu.e.s, ce n’est jamais drôle. Insulter, traiter de « pute », de « mal baisée », critiquer violemment le physique, ce n’est jamais drôle. C’est extrêmement agressif et ça conduit bien souvent à des résultats tragiques, comme des complexes graves, des dépressions et, dans les pires cas, des suicides.

Ce n’est pas parce que je suis féministe que je ne sais pas rire. Mais parce que je suis féministe, je ne banalise plus les « blagues au second degré» qui n’en sont pas vraiment puisqu’on ne connait pas les intentions réelles de celui ou celle qui les fait, ni les propos haineux gratuits, ni les micro-agressions quotidiennes du style « t’es de mauvaise humeur parce que tu as tes règles ? » qui n’ont rien de drôle.

Je suis féministe et ceci me fait rire (je vous avait dit, je suis très bon public)

 

Alors plutôt que de se demander si les féministes sont des hystériques qui ne savent plus rire, et donc braquer son regard sur les victimes de ces micro-agressions, pourquoi ne pas regarder de plus près son propre comportement et s’interroger sur la légitimité de ses propres blagues ?

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