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Le coup du lapin (et autres petites bêtes) : l’œuvre de Beatrix Potter

Posté par Ju le Zébu 8 février 2018 0 commentaire

Pierre Lapin, sa redingote bleue et sa petite queue touffue ont une renommée internationale. Ce garnement de lapin, son cousin Jeannot et bien d’autres animaux sont les héros des 23 contes rédigés et illustrés par Beatrix Potter, voilà un siècle. Son œuvre, à la fois féerique et d’une minutie scientifique, malgré le fait que celle-ci soit aujourd’hui comprable à un empire (livres, goodies et cie), est souvent un peu moins connue en France. La sortie prochaine sur le grand écran des aventures de Pierre Lapin sera peut-être l’occasion d’y remédier.

On ignore cependant souvent bien d’avantage qui était Beatrix Potter : originale, scientifique, vieille fille, conteuse, solitaire, écologiste avant l’heure. Doucement subversive.

Née en 1866, à Londres, dans une famille bourgeoise, Beatrix grandit dans un monde protégé et solitaire. C’est un paradoxe intéressant de voir que ses parents mènent une vie mondaine foisonnante alors que leur fille est recluse, sans contact avec d’autres enfants hormis son jeune frère Bertram. En effet, elle reçoit son instruction à la maison par des gouvernantes (chose convenue et ordinaire). On lui enseigne le français, l’allemand, un peu de musique, et la peinture… Elle ne sera pas une musicienne hors-pair mais excelle dans l’art de l’aquarelle. Lorsque son jeune frère part en pension, elle se retrouve seule à la nursery en compagnie de leur importante ménagerie. La jeune Beatrix passe son temps à minutieusement reproduire ses compagnons à poils, plumes et autres. Elle fait poser ici un lapin, là un hérisson. Enfant déjà, elle invente des histoires mettant en scène ses animaux créant ainsi un univers unique et cohérent, auto-suffisant pourrait-on avancer.

Chaque été, lorsque leur père les emmène soit dans la campagne écossaise, soit dans la région des Lacs, les enfants partent en exploration. Ces moments de liberté, de découverte, de bonheur, explique l’amour que Beatrix vouera toute son existence aux campagnes anglaises et à leur préservation.

Jeune fille, puis jeune femme, elle passera pour une originale notamment pour son goût prononcé pour les sciences naturelles, domaine professionnel exclusivement masculin. Son émerveillement pour la nature la pousse à faire des observations très minutieuses sur le fonctionnement du monde végétal et animal. Elle se passionne pour la mycologie, l’étude des champignons pour laquelle elle réalise une série d’aquarelles très précises (voilà qui change évidemment des classiques compositions florales que l’on attend des jeunes filles). Elle rédige d’ailleurs un ouvrage On the germination of the spores of the Agaricineae (où elle émet une théorie sur la reproduction des champignons) mais il sera reçu sévèrement par la comunauté scientifique parce qu’elle est une femme et ne possède donc que le statut d’amateur (inférieur au statut d’amateur masculin évidemment).

Les dessins et les histoires de petits lapins et souris farceuses ne sortent d’abord pas du cercle familial. Lorsqu’un enfant tombe malade, Beatrix lui envoie une lettre illustrée contant l’histoire d’un petit lapin qui va voler le jardin de Mr McGregor malgré l’interdit de sa maman.

Elle commencera par créer une série de cartes postales mettant en scène divers animaux qui seront un grand succès mais dont elle ne fera presque aucun bénéfice. Elle projette ensuite de publier une première histoire : Pierre Lapin. Les maisons d’édition lui ferment toutes la porte au nez. Parce qu’elle est une femme, parce qu’on n’a jamais rien vu de tel. Et c’est que Miss Potter a des exigences bien à elle. Elle ne veut pas que le livre soit trop grand afin qu’il puisse être manipulé par les plus jeunes. Elle souhaite que les illustrations soient en noir et blanc afin de limiter le coût pour qu’un plus grand nombre puisse se procurer l’ouvrage. Elle pense un livre adressé aux jeunes lecteurs et pour eux, ce qui est une nouveauté. Le livre doit être fait pour les distraire, les amuser et non pas leur inculquer une quelconque morale (par exemple Pierre n’est pas sévèrement puni après s’être introduit dans le potager). Les histoires de Beatrix Potter sont également tout à fait originales par l’aspect que prend son anthropomorphisme. En effet, les animaux bien qu’ayant l’usage de la parole et utilisant divers accessoires humains, restent des animaux par la précision quasi scientifique de leurs traits physiques mais aussi par leurs comportements. C’est un des aspects les plus touchant du travail de B.Potter. La manière dont les épines de Mme Piquedru (un hérisson) transperce sa robe, l’insubordination de Tom chaton… Nombre de ces personnages sont assez subversifs (dans un certain angle de lecture) !

Elle publiera donc d’abord à compte d’auteur et à tirage très limité. La maison d’édition Warne & co acceptera de publier (d’abord à petit tirage) Pierre Lapin en couleurs et après le succès de celui-ci tous les autres contes de Beatrix Potter.

Après les premiers succès de ses ouvrages, Beatrix Potter est une femme riche, financièrement indépendante. Cependant, elle ne s’envole pas du jour au lendemain de la maison familiale. Elle reste jusqu’à ses fiançailles avec son éditeur Norman Warne, avec ses parents et après la fin tragique de son engagement (Norman meurt prématurément de maladie), elle restera également avec eux. Toutes les originalités de Beatrix Potter ne l’auront jamais exclue de son milieu, seulement pousser aux marges de celle-ci. Peut-être d’abord parce qu’elle n’était pas prise au sérieux (dans un premier temps), mais aussi parce qu’elle n’a jamais cherché une quelconque révolte. Elle acquiert une certaine autonomie « dans le dos » de ses parents mais continue à veiller sur eux, à vivre avec eux alors qu’elle a les moyens de s’établir seule. Beatrix Potter ne cherche pas à faire exploser son monde.

En 1905 cependant, elle achète Hill Top Farm qu’elle fera aménager pour s’établir à la campagne. Son milieu naturel !

Par la suite, elle s’appliquera à acquérir près de quatorze fermes, afin de préserver les paysages de la région de l’exploitation agricole à échelle industrielle. La quarantaine passée, elle épouse Williams Heelis, un notaire, qui l’accompagnera dans cette vocation de protection de la région.

Durant toutes ces années, elle continuera à peindre, écrire et publier. La vie rurale (élevage de moutons, cochons et cie) prendront petit à petit une part plus importante et elle se consacrera pleinement à mettre les mains « à la pâte ».

A sa mort, elle lègue l’ensemble de ses propriétés au National Trust.

Pour un peu mieux apprendre à connaître Beatrix :

Le Grand Livre de Beatrix Potter, Gallimard

Miss Charity, Marie-Aude Murail

Miss Potter, de Chris Noonan, 2006 (avec Renée Zellweger)

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