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La pensée féministe à l’assaut du « care »

Posté par Calihermes 9 août 2018 0 commentaire

La réappropriation par les femmes des valeurs du care – sollicitude, compassion, vulnérabilité, altruisme – représente un enjeu majeur de la philosophie morale et politique contemporaine. A cette occasion, de nombreuses théoriciennes féministes vont révéler une autre perspective du lien social, fondée sur une revalorisation du souci de l’autre et de l’attention à ses besoins spécifiques, qui loin d’être le monopole d’une prétendue moralité exclusivement féminine, doit servir de paradigme à toute relation éthique.

C’est en pleine Amérique de Reagan que surgit l’éthique du care, un des événements fondateurs de la lutte féministe. Ainsi, au beau milieu de la casse de l’Etat providence, de l’affirmation d’un libéralisme sans entrave – si ce n’est celle de l’auto-régulation qu’il est censé produire – et d’une survalorisation du pater familias parfaitement accompli dans les affaires, une voix se fait entendre, cette même voix que l’on a bridée, étouffée jusque-là : celle de l’expérience des femmes. En jetant un pavé dans la mare, le mouvement dit du « care » prône une éthique exhortant à la prise en compte d’un « prendre soin de » autant que d’un « se soucier de ». Effectivement, la polysémie inépuisable du terme de care nous oblige, afin de ne pas restreindre l’extension du concept, à conserver le terme anglais. Certains parlent de sollicitude, d’autres de vulnérabilité. Toutefois, au-delà des débats sémantiques, ce qu’il importe de retenir, c’est qu’avec les auteures de l’éthique du care, il s’agit non moins de dénoncer l’exclusion des femmes sur le plan théorique que de revendiquer la revalorisation des pratiques du care qui, jusque ici, ont été attribuées aux femmes.

Précisons, au préalable, qu’au moment où l’éthique du care est apparue, elle s’est scindée en deux orientations théoriques parfaitement distinctes. D’un côté, s’est dessinée une voie marginale dite « maternaliste », à l’instar de celle de Nel Noddings, selon laquelle les femmes, naturellement parturientes, se soucient davantage des autres de manière essentielle, constitutive, c’est-à-dire naturelle. Cette vision pose l’immense problème de naturaliser des caractérisations sociales, enfermant la femme dans un rôle maternant, un stéréotype dont beaucoup de femmes – dont je fais partie – ont véhément souhaité s’extirper. Contre cette position, certaines auteures, à l’effigie de Carol Gilligan ou de Joan Tronto, se sont attachées à penser, non pas un penchant soi-disant « naturel » des femmes aux pratiques du soin et au souci de l’autre, mais plutôt la manière dont la société patriarcale a assigné aux femmes ce rôle du care dans la sphère privée. D’autant plus qu’une telle organisation communautaire ne s’est pas contentée d’enfermer les femmes dans ce rôle-là, elle l’a de surcroit, dévalorisé au profit de normes prétendument masculines de la perfection morale que représentent l’autonomie et la conduite rationnelle. C’est ainsi que s’est construit le mythe, le fantasme même, de la femme, naturellement maternelle, aimante, à l’écoute et au service de l’autre, consignée dans la sphère domestique et de l’homme parfaitement rationnel et accompli dans la sphère publique.

Dans ce contexte, l’éthique du care se propose de retourner les valeurs morales traditionnelles : le fondement anthropologique ne doit plus être recherché dans l’autonomie et la raison mais plutôt dans la vulnérabilité, la dépendance et l’interdépendance. Dès lors, braquer les projecteurs vers le souci de l’autre, fragile, vulnérable, ainsi que sur sa propre vulnérabilité, introduit une nouvelle perspective de la condition humaine qui demande de redessiner la géographie des frontières entre la sphère publique et la sphère privée, tout comme de repenser l’égalité, l’autonomie et la réciprocité. Ainsi, une des grandes figures de l’éthique du care, Carol Gilligan, dans son maitre ouvrage intitulé Une voix différente1, pose que l’être humain, avant d’être autonome et libre, est d’abord et surtout un individu dépendant des autres et dont il faut se soucier. L’auteure nous explique que nous ne naissons jamais, ni même ne mourrons, comme des individus autonomes, libres, tous puissants, entièrement maitres de nos émotions. Bien au contraire, notre vie entière, comprise entre ces deux bornes temporelles que sont la naissance et la mort, se place sous le signe, de façon plus ou moins importante, de la vulnérabilité et de la dépendance. De cette manière, Carol Gilligan a jeté les bases d’un féminisme fondé sur une attention particulière aux autres, sur le fait de prendre soin de l’autre, c’est-à-dire de prendre en charge ses besoins. Toutefois, si ces comportements dévalorisés par la société sont traditionnellement réservés aux femmes, ils concernent également tous ceux, qui, dans l’ombre, sont des « donneurs de soin ». En effet, le care, à la fois au sens de « prendre soin » et de « se soucier de », fait l’objet d’un partage social selon le genre, l’ethnie et la classe, en sorte que les femmes ne sont pas les seules à se trouver engluées dans ce rôle, mais qu’il est imputé à toutes les populations défavorisées et dévalorisées.

A l’inverse, le mouvement du care place au cœur de la moralité ce qu’il nomme « le souci des proches », au sens où il s’agit de faire attention aux autres, et plus particulièrement aux plus vulnérables qui requièrent cette attention. Aussi, les concepts de sollicitude et de soin deviennent centraux pour penser cette éthique nouvelle : il est question, non seulement de concrétiser l’attitude du souci dans une pratique de soin, mais aussi d’orienter la pratique de soin par cette attitude du souci de l’autre. Pour Carol Gilligan, nous devons mettre de côté tout raisonnement moral traditionnel s’appuyant sur des principes universels qui excluent plus qu’ils n’incluent, d’autant que l’autonomie et l’universalité ont été manipulées à des fins patriarcales. L’universel n’est pas rejeté en tant que tel mais il demande à être contextualisé, diversifié, concrétisé, élargi à des situations spécifiques et à un réseau de relations humaines complexes et denses, sous peine de se solidifier en un cadre vide et dépourvu de sens, dernier soubresaut du cadavre de la morale patriarcale abstraite, ultime souffle d’une paradoxale universalité réservée aux hommes, d’une égalité parfaitement formelle et d’une autonomie toute illusoire. Les abstractions théoriques nous font oublier que certains individus sont plus vulnérables donc plus dépendants que d’autres et que par conséquent, nous ne sommes jamais purement égaux, si ce n’est sur le plan formel, comme sujets de droits, abstraitement interchangeables. La vulnérabilité fait entendre des voix alternatives, d’autres manières de se rapporter à l’existence, au monde et aux autres.

Ainsi, avec l’éthique du care s’amorce ce que Sandra Laugier a nommé un « tournant particulariste de la philosophie morale »2. En effet, cette pensée ne part pas de principes généraux, universels et abstraits mais de situations concrètes, d’expériences individuelles et quotidiennes. Immergée dans la diversité et l’irréductibilité des situations, l’éthique du care apparait alors comme une sorte de « boussole éthique de l’existence concrète ». Autrement dit, le mouvement du care tente d’apporter une solution à la si difficile et délicate question de savoir comment mieux vivre au niveau à la fois individuel et collectif, en proposant une certaine attitude envers l’autre, permettant par là-même de nous orienter dans nos existences, c’est-à-dire de prendre des décisions, de faire face aux alternatives concrètes et précises qui se présentent à nous tous et tout le temps, y compris quand nous sommes les plus fragiles. Dans la mesure où elle se fonde sur la vulnérabilité humaine, l’éthique du care implique un souci de l’autre dans sa pleine et entière singularité. Dans ma relation de soin à l’autre, je dois nécessairement prendre en compte un contexte original, récalcitrant à toute loi générale qui permettrait de régler les conflits à l’avance. En outre, les auteures du care ont parfaitement compris qu’une éthique qui souhaite épouser la concrétude de nos parcours de vie ne peut être rationnelle de part en part, d’autant que la dimension de soin qu’elles défendent les fait pénétrer directement dans la sphère de l’intimité. Ainsi, une telle éthique se doit de laisser une grande place à nos désirs, à nos affects, à nos passions, puisque nous ne sommes jamais purement rationnels. Pour être brève, il s’agit de cultiver ses affects plutôt que de se lancer dans la périlleuse et douloureuse tentative de les maitriser.

Ainsi, le mouvement du care constitue, pour reprendre l’expression de Ruwen Ogien, une éthique « à visage humain »3, c’est-à-dire orientée vers le souci de l’autre dans toute sa spécificité et apportant une réponse adéquate aux besoins singuliers cet autre spécifique. Précisément, la description d’un soin adéquat, d’un « bon care » lui a permis de faire face à l’objection la plus courante – relayée par Ruwen Ogien – d’une tendance au « paternalisme ». En voulant soigner coûte que coûte, et ceci même quand l’autre ne l’a pas demandé, l’éthique du care s’acheminerait facilement vers la pente glissante d’une intrusion violente dans la vie d’autrui, voire même d’une domination des plus vulnérables, du fait d’une prétendue asymétrie fondamentale entre celui qui donne le soin (care-giver) et celui qui le reçoit (care-receiver). Seulement, si l’on regarde de plus près les textes des auteures du care, on trouve matière à contrecarrer ce reproche, et notamment du côté de Joan Tronto, une autre grande figure de ce mouvement. En effet, dans son ouvrage intitulé Un monde vulnérable4, elle déploie une théorie de la relation éthique qui, loin d’être inégalitaire, se décrit au contraire comme un échange bilatéral dans lequel la réponse du receveur de soin compte tout autant que le soin apporté, d’autant que les rôles entre le donneur et le receveur de soin fluctuent temporellement et socialement. Ainsi, la vulnérabilité n’est pas uniquement celle des autres, elle est également et surtout notre lot quotidien, en sorte que nous sommes alternativement celui qui donne le soin et celui qui le reçoit.

De plus, le vulnérable n’est pas toujours celui que l’on croit : certaines positions élevées dans la société nous font oublier leur situation de totale vulnérabilité et de grande dépendance. Effectivement, les individus les plus riches sont aussi très vulnérables, dans la mesure où ils sont complètement dépendants des personnes employées pour satisfaire à leurs besoins. Selon Joan Tronto, les pourvoyeurs de soins sont les plus défavorisés, renversant ainsi la critique classique selon laquelle la personne qui donne le soin est dans une situation de domination par rapport à celle qui le reçoit. Dès lors, le même mouvement qui s’attache à revaloriser les attitudes et les pratiques de soin révèle du même coup la situation d’extrême dépendance des personnes aisées et dominantes socialement. Ainsi, Joan Tronto nous permet de comprendre que le caractère pragmatique et contextualisé du care ne doit pas exclure toute évaluation normative, c’est-à-dire toute capacité à discriminer entre le bon soin (adapté au besoin) et le mauvais soin (tel qu’il a été privatisé par les sociétés libérales) et par conséquent, à prévenir une potentielle dérive paternaliste. En effet, si seul le receveur est en mesure de dire si le soin qui lui a été prodigué était adéquat ou non, alors l’éthique du care est exclusivement envisageable dans le cadre d’un échange intime, contextualisé, unique, entre la personne qui donne le soin et celle qui le reçoit.

Pour conclure, la rhétorique traditionnelle du sujet indépendant, maitre absolu de son affectivité, qui place la moralité dans l’universalité, l’autonomie, la justice et l’égalité, sert en réalité la domination masculine puisque l’homme s’est précisément choisi ce rôle-là. En reléguant au second plan la dimension de dépendance, de vulnérabilité et d’affectivité humaine qu’il a attribué à la nature et à l’activité féminines dans la sphère privée, le genre masculin s’est finalement donné les moyens de son hégémonie. Face à cette consonnance massive de la morale traditionnelle patriarcale, l’éthique du care a permis de rendre audible des voix discordantes qui se doivent d’être entendues et relayées : celles des femmes et plus généralement, de toutes les classes défavorisées pourvoyeuses de soin. Malgré son jeune âge, qui explique le caractère encore mouvant de ses lignes de force, l’éthique du care constitue néanmoins une pensée alternative que nous devons prendre à bras le corps, avec tous ses enjeux, ses limites et ses difficultés. D’ailleurs, c’est précisément parce qu’elle est encore en construction qu’il apparait fondamental de prendre part à son processus d’élaboration. Loin d’entériner les stéréotypes puisqu’elle permet, sinon de les renverser, du moins de les repenser, l’éthique du care incarne un formidable outil pour promouvoir certaines luttes sociales qu’il serait bien regrettable de négliger.

1 Carol Gilligan, Une voix différente. Pour une éthique du care, Paris, Flammarion, 2008

2 Sandra Laugier, « L’éthique du care en trois subversions », in Multitudes 2010/3 (n°42), p. 112-125

3 Ruwen Ogien, « Les tendances moralistes et inégalitaires de l’éthique du care », in Travail, genre et sociétés 2011/2 (n° 26), p. 179-182

4 Joan Tronto, Un monde vulnérable. Pour une politique du care, Paris, La découverte, 2009

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