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Elsa n’avait pas que de belles mains

Posté par Ju le Zébu 7 mai 2017 0 commentaire

 « Donne-moi tes mains que mon cœur s’y forme
S’y taise le monde au moins un moment
Donne-moi tes mains que mon âme y dorme
Que mon âme y dorme éternellement. »

Extrait , « Les mains d’Elsa », Le fou d’Elsa, Louis Aragon

Aragon, on ne l’appelle même plus Louis, il est si grand, ses mots sont renversants. Aragon, on ne l’appelle plus Louis. Elsa, on ne l’appelle pourtant pas Triolet. On cite rarement une artiste ou écrivaine simplement par son nom. Il y a souvent un prénom pour signifier qu’il s’agit d’une femme. Quelques contre-exemple me viennent : Despentes, Vigée-Lebrun… Après je cale.

Seghers_Aragon_&_Triolet_1942

Il y a quelque chose de fascinant à observer ce couple sur les photos en noir et blanc. Quelque chose de fascinant dans ce couple vieillissant et pourtant un peu hors du temps.

On l’appelle donc Elsa. Elsa est la muse d’Aragon. Elle n’a qu’un petit nom. Qu’il est problématique le statut de muse ! Soudain, Elsa n’est plus Elsa Triolet à nos yeux, nous, public, lecteur, élève en cours de français ou littérature. Elle est Elsa, l’Elsa d’Aragon. Nous l’associons toujours à ce grand nom, cette figure de la langue française, de l’engagement politique, de la résistance. Oui, la muse est un objet, elle appartient à son poète, à son musicien. Bien sûr, ensemble Elsa Triolet et Louis Aragon forment un couple emblématique. J’adore la langue de Louis, et j’aime les romans d’Elsa. De ses dix doigts, elle ne faisait pas que recueillir l’amour de Louis, elle écrivait, traduisait, travaillait. Oui, Elsa n’était pas seulement un objet de contemplation passif. Pourtant en cours de français, au collège, au lycée, à la fac, on nous disait seulement (et encore si on le disait) que Aragon était marié à Elsa Triolet qui était elle aussi écrivain et qu’il avait écrit de magnifiques poèmes pour elle. Une fois seulement, un prof durant ma licence a déclaré : « Aragon était fou d’Elsa Triolet qui écrivait peut-être même mieux que lui ». Elle n’écrivait donc pas seulement pour passer le temps.

Entre 1925 et 1970, Triolet écrit près d’une trentaine de romans, d’abord en langue russe puis française. Elle rédige également des articles de presse et traduit du russe au français.

L’été dernier, j’ai lu Roses à crédit (1959). Ce roman est le premier de la trilogie L’âge de Nylon. Dans ce cycle, Triolet souligne les bouleversements économiques des trente Glorieuses et ses conséquences dans la consommation quotidienne de la classe moyenne montante. C’est l’entrée du plastique dans nos vie. Du nylon dans nos vêtements.

Roses à crédit est l’une de mes grandes claques littéraires. La clarté de la langue. Le réalisme. Ce conte qui ne tournera pas bien dans ce tourbillon de sentiments vrais mais troublés par un matérialisme quasi maladif. Plusieurs thématiques passionnantes forment la trame du récit : la relation entre ville et campagne, l’amélioration génétique de la culture (de roses), la montée des échelons sociaux (et la chute), le confort moderne et ses crédits… L’héroïne de ce roman est Martine. Elle grandit dans des conditions misérables et rêve du confort de la vie moderne. Dans cette quête de mieux-être, de bien-être, elle brûle petit à petit les ailes de son amour sincère. C’est en cela que le roman est terrible. On voudrait tout arrêter, dire à ces personnages qui se déchirent qu’il faut ralentir, que tout ne pourra pas être réparé. On apprend cependant aussi à apprécier cette vie d’apparence si facile, on sent l’odeur d’une époque. Une époque d’opulence. D’opulence en plastique.

Je vous en dis peut-être déjà trop. Cela ne gâche cependant rien au récit et à cette plume. Cette ambiance, cette puissance. Je me suis parfois sentie mal. Elsa Triolet nous parle en effet d’une face sombre de l’humain, l’humain qui poursuit sa route coûte que coûte pour chuter d’encore plus haut.

Si vous êtes d’humeur à lire, je vous copie la première page de ce roman édifiant. Nous sommes quelque part dans la campagne, Martine n’est qu’une petite fille au milieu d’une fratrie qu’elle méprise, d’une boue collante et miséreuse.

« C’était cette mauvaise heure crépusculaire, où, avant la nuit aveugle, on voit mal, on voit faux. Le camion arrêté dans une petite route, au fond d’un silence froid, cotonneux et humide, penchait du coté d’un fantôme de cabane. Le crépuscule salissait le ciel, le chemin défoncé et ses flaques d’eau, les vagues d’une palissade, et une haie de broussailles finement emmêlées comme des cheveux gris enroulés sur les dents d’un peigne. Derrière, un gros chien, broussailleux lui aussi, de race indécise, traînait sa chaîne avec un bruit solitaire. Son long poil était collé par la boue du terrain, une boue tenace, où l’on distinguait la pointe d’un sabot d’enfant, englué. Cette boue retenait aussi une roue de bicyclette sans pneu, un seau, un pot de chambre, d’autres choses indistinctes…Au fond, la cabane, comme une grande caisse vieille et sale, un assemblage de planches à échardes, clouées ensemble. Il n’y avait pas de lumière derrière la fenêtre aux vitres étrangement intactes pour un univers brisé. […] ».

Elsa Triolet, Roses à crédit, Chapitre I « Un univers brisé »

PS : Roses à Crédit a été adapté au cinéma par Amos Gitaï en 2010 (je n’ai pas vu le film et j’ai un peu de mal avec Léa Seydoux mais si vous êtes plus cinéphile que lecteur, il s’agit peut-être d’une bonne option pour découvrir ce récit)

 

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